La Technique du Coup d’État, Malaparte revisité

Présenté comme le livre de chevet de Mussolini, ayant valu un long séjour en prison à son auteur Malaparte, en même temps que son exclusion sociale définitive mais aussi la gloire et la reconnaissance internationale, la Technique du coup d’État prédit avec une justesse redoutable l’accession au pouvoir d’Hitler, en détaillant par le menu les étapes et les nécessités d’un coup d’état réussi. Mais il y a dans l’affirmation « l’art de conquérir et de défendre un état s’est modifié, au cours des siècles, au fur et à mesure que se modifiait la nature de l’État », une vérité qui n’est que partielle. 

Entendons-nous d’abord sur ce qu’est un coup d’état. Deux définitions pourraient convenir : 

  • une définition large, selon laquelle un coup d’état serait un changement brutal et controversé de gouvernance ou de gouvernement, 
  • ou une définition plus restreinte, faisant du coup d’état un renversement illégal du pouvoir en place.

Aussi, la légalité du coup est le premier critère, le pré-requis technique à tout coup d’état. Il est vrai en ce domaine que la méthode légaliste semble s’être imposée avec le temps, suggérant qu’avec l’évolution de l’état a évolué l’art de le conquérir et de le défendre. C’est ce que montre Malaparte dans son essai ; c’est ce qu’a montré l’expérience hitlérienne, et c’est le cas de la majeure partie des coups d’état perpétré aujourd’hui, hors Afrique. 

Au Venezuela par exemple, le président Maduro est menacé depuis plusieurs mois maintenant par le président de l’Assemblée nationale, Guaido, qui s’est auto-proclamé président par intérim. La guerre entre les deux figures d’autorité du pays a succédé à ce qui a pu être décrit comme un coup d’état légaliste de la part du jeune opposant. Et c’est ici qu’il importe de s’entendre sur la définition même d’un coup d’état, mais surtout de reconnaitre au qualificatif une ambiguïté qui peut prêter un confusion, et servir les intérêts des uns ou des autres. En effet, si pour les initiateurs, la prise de pouvoir est légale et légitime, pour ses détracteurs, la tentative de prise de pouvoir s’apparente à un  coup d’état et doit être condamnée en ce sens. Comment démêler le vrai du faux en ce cas ? C’est ce à quoi s’attelle Malaparte – identifier les caractéristiques communes aux coups d’état, donner une constance au coup d’état.

On pense de la même façon à la tentative de prise de pouvoir légalo-populiste de Pedro Sanchez en Catalogne,  considérée par certains comme un coup d’état méritant que son instigateur soit traité en criminel politique, et par d’autres comme le résultat légitime d’un processus démocratique populaire – le référendum.

Réduisons donc la focale, et considérons qu’un coup d’état est un renversement illégal et souvent brutal du pouvoir en place, par une personne investie d’une autorité. Il est alors difficile d’être d’accord avec Malaparte : si les coups d’état ont pu évoluer dans leur intensité (on pense notamment à la polémique abdication française de 1940), dans leur périmètre (en Catalogne aujourd’hui ; en Espagne hier), voire comme on l’a vu dans leur modalité (légale ou non), il semblerait que leur technique soit toujours la même.

« Seul, un bourgeois des classes moyennes, un homme d’ordre pénétré d’idées socialistes, habitué à juger les hommes et les faits les plus étrangers à sa mentalité, à son éducation et à ses intérêts, avec l’objectivité et le scepticisme d’un fonctionnaire de l’État, pouvait concevoir l’audacieux dessein de bouleverser profondément et violemment la vie publique »

Malaparte, La Technique du Coup d’État

D’abord par leur violence : quoiqu’on en dise, qu’on le déplore ou que curieusement on le loue, un coup d’état ne peut se faire sans le soutien d’une force entrainée, armée, et coordonnée par un leader, si ce n’est militaire tout du moins tactique et stratégique. Il ne me semble pas nécessaire d’insister : les exemples font légion, et Clausewitz a tout dit – un leader n’en est qu’un qu’avec la force. Je me contenterai de rappeler qu’en Algérie, le mouvement de rue exigeant un changement rapide et radical de gouvernance ne saurait se transformer en coup d’état, la violence en étant exclue. Rappelons aussi qu’une des premières décisions fortes et clivantes du président de la République a été de limoger le chef d’état-major des armées ; le Prince ne peut se payer le luxe de douter de son armée en des temps jaunes et troublés.

« Dans presque tous les pays, la bourgeoisie libérale se montrait incapable de défendre l’État. Sa méthode défensive consistait, et consiste encore, dans l’application pure et simple des systèmes de police auxquels de tous temps, jusqu’à nos jours, on a vu se confier les gouvernements absolus comme les gouvernements libéraux »

Malaparte, La Technique du Coup d’État

À la violence, ne s’ajoute qu’en partie la cause commune. Malaparte réduit en effet l’idéologie à une variable secondaire du coup d’état : elle est probablement nécessaire, puisqu’à l’initiative du désir même de renverser le pouvoir, mais la cause, l’idéologie, la rationalité n’est pas déterminante. Il n’en reste pas moins qu’on ne saurait penser, au sens à la fois de trouver et d’imaginer, un coup d’état, ou une révolution, dépourvu de toute revendication. Et l’idéologie nait souvent de revendications agglomérées.

À la violence et l’idéologie vient s’ajouter le désordre. Précisons à l’instar de Malaparte le désordre social, prélude à tout coup d’état. Même s’il ne se manifeste pas dans la rue, le désordre est une nourriture essentielle à la révolution du pouvoir : aussi, le désordre gouvernemental, l’instabilité parlementaire, la désorganisation des armées sont autant de troubles à l’ordre susceptibles de créer des brèches dans lesquelles la révolutions s’engouffre. 

Venons enfin à la technique du coup d’état ; la thèse de Malaparte est que toute la réussite du coup d’état réside dans la capacité du catilinaire (celui désireux de s’approprier le pouvoir) à occuper les centres névralgiques de l’organisation de l’état. Plus précisément, le catilinaire doit renverser à sa faveur les chevilles permettant le fonctionnement de la machine d’état. Et c’est en cela que Malaparte considère que la technique du coup d’état a évolué avec les années. Or il identifie, et à juste titre, les centres névralgiques de l’état à ces canaux de communication. Autrement dit, ce qui est nécessaire à l’état pour survivre n’est pas tant sa force armée, lui permettant le monopole de la violence certes, mais légitime (d’autres regroupement de personnes pouvant en effet exercer la violence en dehors de lui voire contre lui), que ses moyens de transmission de l’information. Un catilinaire réussira son coup d’état que s’il est capable de couper toute communication au sein de l’état, mais aussi depuis l’état. Les coups d’état italien, polonais, russe ou allemand des années 1910-1920 en sont des exemples : Trotsky le premier comprend la nécessité de s’assurer de la prise de contrôle des centrales électriques, mais plus généralement des chemins de fer, et autres moyens de communication, terrestres, ou non.

Le catilinaire doit être en mesure à la fois de créer du chaos, et d’entretenir l’ignorance au mieux, l’incertitude sinon, sur la situation politique et les forces au pouvoir. 

À la question : comment renverser le pouvoir aujourd’hui ? les réponses sont les mêmes – tant la capacité de l’état de fonctionner que sa capacité à communiquer avec ses gouvernés et plus largement avec le monde extérieur à lui, est tributaire de sa maitrise des moyens de transmission de l’information. C’est pour cela que la presse a toujours un rôle fondamental, dans sa mission première d’information ; et c’est pour cela qu’internet doit compris comme un enjeu de pouvoir et de déstabilisation majeure. 

  • Concernant la presse, son importance ne saurait être relativisée aujourd’hui, et l’information brute est plus que jamais un enjeu de premier ordre : les exemples en France des catastrophes sanitaires comme celle ayant touché l’usine de Lubrizol illustrent bien l’importance des médias dans la stabilité de l’état, dès lors qu’une fausse nouvelle, ou une nouvelle incomplète, ou l’absence de nouvelle est susceptible ou non de troubler la marche tranquille du pouvoir.
  • Concernant la communication, la déstabilisation de l’état viendrait aujourd’hui davantage de la télécommunication c’est-à-dire via la technologie internet, que par des moyens terrestres de transmission d’information. Aussi, conscients du risque, et ayant retenu la leçon de l’histoire, les états se sont assurés de la bonne garde de ces lieux de pouvoir ; c’est la raison pour laquelle l’état français va nationaliser les voies ferrées, les centrales électriques etc. et l’état fédéral américain va démanteler et s’approprier les grandes compagnies pétrolières. 

Internet demeure en revanche un vecteur premier et devenu primordial de transmission d’informations : il est même en mesure de s’affranchir des courants électriques, dès lors qu’il est relayé par la puissance satellitaire. En simplifiant, la conquête des étoiles a eu pour résultat paradoxal d’affaiblir les états, et ce à leur propre initiative : là encore, les exemples actuels sont multiples, la coupure internet du régime iranien suite aux émeutes de rue en étant un exemple frappant. Il semblerait qu’il suffirait presque au catilinaire d’acquérir le pouvoir de la connexion internet pour réussir son coup. Et les fictions d’anticipation ne s’y trompent pas : on pensera au remarque podcast 57, Rue de Varenne, qui clôt sa 5eet ultime saison sur un coup de théâtre initié par un simple portable de ministre, connecté en permanence à internet. 

On pourrait conclure de la sorte : la technique du coup d’état repose toujours sur la communication interne et externe de l’état. La nature de l’état a changé certes : il est passé de policier, à gendarme, à social, à providence. Mais qu’il soit policier, gendarme, ou social, qu’il soit dictatorial ou démocratique, il demeure toujours un lieu d’échange et de partage d’informations. Le grand apport de Malaparte aura été de montrer que l’état assure sa survie par son habileté à rester une connexion d’individus, à sortir les individus de l’autarcie dans laquelle ils se trouvent naturellement, pour en faire une société d’hommes.  

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