La pyramide des âges comme clé de voute de la démocratie

J’avoue être assez tentée par les régimes autoritaires. Les maux de la démocratie sont tels, et tellement nombreux, que malgré l’expérience, l’éducation, la souffrance, les régimes forts et autoritaires semblent les seuls à être capable de redonner du sens et de la vigueur à la vie politique et sociale.

Mais que veut dire cette tentation pour l’autoritarisme, que je sais partagée ? Ne désirons-nous plus être libres ? 

La liberté, au sens d’exercice du libre-arbitre, est le privilège de la maturité, écrit Kant. L’humanité restée enfant n’est pas libre : les régimes autoritaires (théocratiques, monarchiques etc.) maintiennent volontairement leurs sujets dans un état de minorité, correspondant à une absence de liberté, à la manière d’un enfant, soumis à l’autorité de ses parents. Il atteint la majorité lorsqu’il s’émancipe ; de la même façon, les hommes atteignent la maturité politique lorsqu’ils sont libres.

C’est l’accès aux Lumières, au savoir universel, qui devrait permettre cette émancipation de l’humanité. Or le savoir est aujourd’hui à la fois immense et diffus : Internet met le monde à la portée de pouce. Et pourtant savants, ou potentiellement savants, nous ne souhaitons plus l’émancipation. Il semblerait au contraire que nombre d’entre nous soit tenté par la régression, c’est-à-dire en l’occurrence le maintien dans un état de soumission, d’adulte à minorité. Alors comment expliquer ce paradoxe ?

La façon dont Kant conçoit la liberté est très proche de l’idée que l’on s’en fait à l’adolescence : je suis libre parce que je m’extrais des déterminismes dans lesquels m’ont plongé mon éducation, mon statut social, mes parents. C’est une définition partielle de la liberté, on l’a dit, comme exercice du libre arbitre ; et on peut aussi la considérer comme une vision réductrice de la dite-liberté, dans la mesure où elle est liberté d’opposition, de négation plutôt que liberté de construction. C’est l’enfant de bourgeois qui devient altermondialiste par réaction – cette définition kantienne de la liberté, et de l’accès à la maturité du régime politique, de toute évidence, a ses limites.

Mais le parallèle que fait Kant entre d’une part l’âge des hommes, leur stade de développement et d’autre part leur statut démocratique et social peut être prolongé.

On observe en effet aujourd’hui parallèlement à un bouleversement démographique, un repli démocratique. Si l’expansion de la démocratie s’est fait en Occident entre le XIXe et le XXe siècle, dans une ère de moyennisation du niveau de vie des sociétés, elle s’est surtout faite en plein baby-boom, dans un modèle social où la famille est, à côté de l’école, de l’entreprise, de la sphère sociale, un lieu et un temps de vie passager pour les individus. 

Or les liens familiaux se sont resserrés, du fait d’un ensemble de bouleversements démographiques (le vieillissement de la population, l’allongement de la durée d’études, etc.), conjugués à la fin de course de l’individualisation de la société (liée par ailleurs elle-même à l’héritage des Lumières – ou à leur extinction ?).

L’autonomie, si elle peut mesurer à l’échelle d’une société, est moins forte aujourd’hui, aux deux extrémités de la pyramide.

En d’autres termes :

  • si les « Tanguy » ont toujours existé, il sont de plus en plus nombreux et fréquents à notre époque – il ne s’agit plus tant d’épiphénomènes que d’un phénomène de société (selon l’INSEE, en 2018, 46% des Français âgés de 18 à 29 ans vivent toujours chez leurs parents). Phénomène par ailleurs moins marqué en France que dans d’autres pays d’Europe au premier rang desquels l’Espagne, la Grèce, l’Italie … tant de pays où la démocratie est, à l’instar de notre pays, au mieux critiquée au pire sérieusement remise en question. 
  • l’accroissement du nombre de personnes âgées par rapport à la population globale, conjugué avec l’allongement de la durée de vie, se traduit par une perte d’autonomie croissante

Doit-on en déduire que la démocratie n’est pas seulement liée au niveau de vie de la société, mais aussi à sa « composition » démographique ? Que faut-il en conclure, au regard des évolutions à venir ?

Des individus habitués au statut d’enfant, parce que maintenus dans leur cadre familial ou vieillissants, seraient-ils plus promptes à souhaiter des régimes autoritaires, plutôt que démocratiques ?

Auquel cas, la priorité des démocraties doit être l’émancipation des individus de leur cadre familial :

  • concrète (par exemple, en permettant aux jeunes de s’installer, par le revenu universel ou le RSA Jeune)
  • et morale, au sens kantien : mais est-ce seulement possible, et si ça l’est, est-ce souhaitable ? Doit-on déconstruire la solidarité familiale au profit de la solidarité sociale ?

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