Faut-il rejeter toute forme de radicalité ?

Petite interrogation existentielle

Ma mère, cette sainte femme, me compare très souvent soit à Staline (quand j’étais plus jeune, à mes débuts d’extrémisme disons) soit à Mussolini (maintenant que j’ai démontré mon incapacité, malgré mon acharnement, à apprendre la langue russe).  Si ça me faisait rire au début, je pense aujourd’hui que c’est à la fois assez vexant, et dévalorisant. 

Vexant d’abord, parce qu’aucune personne saine d’esprit (…) n’a envie d’être comparée à Staline ou à Mussolini, deux figures assez controversées (…) de l’histoire de l’humanité. Controversées en réalité pas vraiment – on sait bien que Staline a exterminé plus de slaves qu’Hitler de juifs, et que Mussolini, au-delà de sa folie ridicule des grandeurs, a condamné à jamais (le fallait-il vraiment ceci dit …) les chemises noires de la garde-robe de tout homme ou femme qui se respecte. 

 Dévalorisant ensuite et surtout, parce qu’inconsciemment (ou non), la comparaison à ces deux dictateurs envoie le message implicite que les idées sont mauvaises, mais surtout que la personne est mauvaise. En effet, il ne s’agit pas tant de condamner mon idéologie que de condamner qui je suis : autrement dit, ce que j’ai de commun avec Staline ou Mussolini, c’est la personnalité – celle du dictateur.

Or d’autres dictateurs, dont l’idéologie et les actions ne sont pas aussi décriées, jalonnent l’histoire de l’humanité : Gandhi, à sa façon, est un dictateur. Bon, je choisis Gandhi, parce qu’être comparé à lui, ne me déplairait pas : faites donc.

Je m’explique.

Qu’est-ce qu’un dictateur ? C’est celui qui impose aux autres sa vision du monde. Soit dans les faits : je veux que les verres soient rangés comme-ci comme ça dans le placard, je veux que les propriétés soient collectivisées ; soit dans les actes : j’envoie mes sujets au goulag, je force ma femme à vivre dans une ferme en Inde. 

Mais tout est dans le choix de la méthode : et c’est en cela que Gandhi est un exemple topique, puisqu’il l’a remarquablement compris – la violence ou la non-violence. Nous sommes pléthore à vouloir imposer aux autres notre vision du monde : c’est la raison d’être des partis politiques, des syndicats, de l’Art, mais aussi des entreprises capitalistes (Mark Zuckerberg veut-il 30 millions d’amis ou 7 milliards de sujets ?). Pourtant nous ne sommes pas tous des dictateurs ; mais plutôt des dictateurs en puissance ou en devenir.

On pourrait aussi dire que ce qui distingue les uns de l’autre c’est la volonté de puissance (pour utiliser un terme nietzschéen) ou la pulsion de mort (pour utiliser un terme freudien) – Staline et Mussolini veulent imposer à tous leur vision du monde, Gandhi reste dans sa ferme, et n’oblige personne à voir le monde à travers ses yeux. En réalité, Gandhi est aussi dans une volonté de puissance extrême – la différence est qu’elle n’est pas tournée vers les autres, mais vers lui, en s’imposant une discipline de vie, et surtout de maitrise de soi, implacable. L’intransigeance, qui caractérise le dictateur, ne se dirige plus vers les autres, mais vers soi.

On indiquera malgré tout qu’en réalité, Gandhi exprime sa volonté de puissance également vers autrui. C’est ce qui fait tout le paradoxe de la méthode non-violente, qui est bien une doctrine politique, donc conçue pour s’appliquer à l’autre : 

« Si malgré tout, en dépit des efforts les plus acharnés, on ne peut obtenir des riches qu’ils protègent vraiment les pauvres, et si ces derniers sont de plus en plus opprimés au point de mourir de faim, que faire ? C’est en essayant de trouver la solution de cette devinette que les moyens non-violents de la non-coopération et de la désobéissance civile me sont apparus comme les seuls à être à la fois justes et infaillibles. Les riches ne peuvent pas faire fortune dans ue société donnée sans la coopération des pauvres. Si cette vérité se répandait parmi les pauvres, et s’ils s’en pénétraient, ils prendraient de l’assurance et apprendraient à se libérer eux-mêmes, selon des moyens non-violents, des inégalités écrasantes qui les ont conduits au bord de la famine »

Gandhi, Tous les hommes sont frères

Finalement, Gandhi ne se distingue vraiment des autres dictateurs, que par la négation consciente, le refus de ce qui fait le vrai dictateur (= la violence ou la coercition). Ce qui est cohérent avec sa philosophie, qui prêche l’oubli de soi pour trouver Dieu. 

En guise de conclusion : la radicalité n’est pas nécessairement dirigée contre l’autre, mais elle est toujours négation de l’autre (Mussolini qui assassine ses compatriotes) ou de soi (Gandhi qui réprime toutes ses pulsions, au point d’appeler au jeûne celui qui veut être pur). Est-il seulement possible de maitriser cela chez soi ? C’est, de toute façon, une forme de haine/amour de soi – de façon simplifiée, haine dans le cas de Gandhi, qui est dans la répression permanente de son être ; amour dans le cas de Staline ou Mussolini, tellement incapables de se projeter dans ou en l’autre qu’ils sont indifférents aussi bien à leur vie qu’à leur mort.

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