Trouver du sens

Expression à la mode en ce moment dans mon entourage. Comme je ne sais pas réellement quoi faire dans l’immédiat, que je n’ai pas envie de faire n’importe quel job qui me permette de remplir mes journées, que je n’ai pas d’obligation financière pressante et que je suis plutôt du genre à me poser des questions existentielles – c’est-à-dire concrètement à chercher du sens – on me dit de « trouver du sens » en travaillant ici ou là, en m’engageant ici ou là, ou en rencontrant un tel ou une telle. 

C’est à la mode aussi parce que nous sommes beaucoup en France, et dans les pays occidentaux à vouloir « trouver du sens » à ce que nous faisons, comme si c’était devenue une pathologie de l’époque. 

C’est largement explicable philosophiquement et sociologiquement : nous arrivons à la fin des grandes croyances collectives qui ont structuré la vie de nos parents, et de leurs parents – le capitalisme, le socialisme, le libéralisme, le marxisme, le consumérisme, tous ces mots se terminant en -isme, et qui sont autant d’émanations du nihilisme post-moderne de l’Occident.

Bref Dieu est mort depuis longtemps, mais ce qui lui a suivi est tranquillement en train de mourir aussi. En tout cas, on conviendra que ces croyances modernes s’essoufflent, et qu’elles cherchent à se renouveler – osera-t-on parler de capitalisme-vert, de décroissance voire même de djihadisme ?

Citons Nietzsche.(Pour le plaisir, qui n’a malgré tout pas disparu.)

« Où est allé Dieu ? s’écria-t-il, je veux vous le dire ! Nous l’avons tué – vous et moi ! Nous tous, nous sommes des assassins ! Mais comment avons-nous fait cela ? Comment avons-nous pu vider la mer ? Qui nous a donné l’éponge pour effacer l’horizon ? Qu’avons-nous fait lorsque nous avons détaché cette terre de la chaîne de son soleil ? Où la conduisent maintenant ses mouvements ? Où la conduisent nos mouvements ? Loin de tous les soleils ? Ne tombons-nous pas sans cesse ? en avant, en arrière, de côté, de tous les côtés ? Y a-t-il encore un en-haut et un en-bas ? N’errons-nous pas comme à travers un néant infini ? Le vide ne nous poursuit-il pas de son haleine ? Ne fait-il pas plus froid ? Ne voyez-vous pas sans cesse venir la nuit, plus de nuit ? (..) Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c’est nous qui l’avons tué ! Comment nous consolerons-nous, nous, les meurtriers des meurtriers ? Ce que le monde a possédé jusqu’à présent de plus sacré et de plus puissant a perdu son sang sous notre couteau – qui effacera de nous ce sang ? (..) Ne sommes-nous pas forcés de devenir nous-même des dieux pour du moins paraître dignes des dieux ? »

Nietzsche, L’insensé

Si les croyances évoluent, de même que les Dieux et les idoles, l’humanité, elle, globalement, ne change pas. Autant elle évolue, mute peu à peu, autant elle conserve des besoins fondamentaux et intemporels tels le besoin de croire. C’est ce que Nietzsche appelle la volonté de croyance, c’est-à-dire le besoin de se donner des idoles, des certitudes, pour supporter l’existence. On a tendance trop souvent à ramener ce besoin de croyance à la religion, en parlant sans cesse du « retour des religions » – c’est ce que fait Julia Kristeva par exemple, étudiant le besoin de croire quasi exclusivement sous le prisme de la religion. Or le besoin de croire ne fait que s’incarner dans la religion ; Nietzsche, le premier, dénonce toutes les idoles dans lesquelles viennent se nicher le besoin de croire – qu’elles soient divines ou humaines (le progrès par exemple). 

Aussi, il ne s’agit pas, bêtement, de « trouver du sens », n’importe où et à n’importe quel prix. Je sais que je peux trouver du sens n’importe où et quoi que je fasse : je sais d’expérience, que le fonctionnaire le plus technocratique peut se persuader d’agir pour « la certaine idée de la France » ; que le banquier le plus avare peut se persuader d’agir par amour, cet « infini à la portée des caniches », et par sacrifice pour ses enfants ou l’humanité qui le suivra ; que le savant le plus érudit peut se persuader d’agir pour le progrès de la médecine ; qu’enfin le prêtre le plus dévoué peut se persuader d’agir pour la guérison des pêchés et la paix éternelle. 

Alors que faire ? Faudrait-il seulement choisir son sens, ou faut-il continuer à chercher le sens, et philosopher ? 

Parce qu’entre « trouver du sens » dans ce que nous faisons et ce que nous sommes, et « chercher le sens » de ce que nous sommes et de ce que nous faisons, il n’y a pas seulement une différence de termes, il y a une différence de posture : dans un cas, il s’agit d’affirmer et de vivre une certaine vérité ; dans un autre, il s’agit de chercher à révéler la Vérité, si tant est qu’elle existe – et finalement, en prenant pour présupposé, et pour vérité, qu’elle n’existe pas.

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