Antisémitisme – faut-il de l’amour ou de la morale ?

La visite du Président de la République en Israël est l’occasion de rappeler les chiffres, devenus tristement traditionnels, des actes antisémites en France. On utilise, dans ces moments, des mots ou des adjectifs, comme recrudescence, dramatique, inquiétant, alarmant. Des mots laids en bouche. Laids, comme le lait qui déborde.

Faut-il donner ces chiffres ? Faut-il, au nom de la probité, de la rigueur scientifique, poser les chiffres, avant de poursuivre ? Ou faut-il laisser planer leur ombre inquiétante et incertaine, forcer celui qui veut « être sur », « voir de ses propres yeux », à demander à quelqu’un ou à Google : « tu as les chiffres des actes antisémites en France, pour l’année 2019 ? », forcer à ouvrir le débat, avec soi-même sur Internet ou avec un autre dans la vraie vie ? Je plaide pour, et je ne faciliterai pas le travail, espérant pour chacun la responsabilité individuelle, et la franchise intellectuelle. 

Ces chiffres, on l’aura constaté – je ne peux que l’espérer – rappellent que l’homme social est visiblement prompte à catégoriser le juif, comme l’autre qu’il rejette. Peut-on, et doit-on, toutefois voir dans ce relan collectif antisémite une tendance individuelle à l’antisémitisme, ce qu’inconsciemment je suppose en parlant d’ « homme social », ou une tendance collective, la société exacerbant des passions mortifères ?

Evacuons d’abord l’idée que la société est responsable de tous nos maux : hommes libres que nous sommes, nous sommes responsables des valeurs qu’elle véhicule, mais surtout nous sommes responsables individuellement de nos propres valeurs.

C’est Delphine Horvilleur, rabine libérale dont je recommande si ce n’est la lecture au moins l’écoute (ici)  ou le visionnage (ici), qui popularise le concept d’altérité dans la pensée juive. Elle explique que le non-juif met dans la figure du juif cette part de lui qu’il rejette, et dont il a peur, cet inconnu en lui qu’il ne peut comprendre.

Mais le juif lui-même peut être prompte à cet même haine de l’autre, qu’il n’extériorise – a priori – pas, et qu’il intègre en lui : d’où peut-être un prolongement de ce qu’Hegel nomme la conscience malheureuse des juifs. Conscience malheureuse, parce qu’elle est triple scission : des hommes entre eux, des hommes avec le divin et de l’homme avec la nature. 

La quatrième scission, commune à tous, serait donc celle de l’homme avec lui-même, avec l’altérité qu’il porte en lui, ce qu’il a de sombre, et de mystère. Il est très important toutefois de préciser que cette pensée de la scission telle que l’a proposée Hegel est ce qui a contribué à nourrir l’antisémitisme au XIXe puis au XXe siècle, en opposant le judaïsme au christianisme, en faisant schématiquement du judaïsme une religion négative. Horvilleur, dans la lignée des philosophes post-hégeliens, garde seulement le concept d’altérité. 

L’antisémitisme serait donc potentiellement au fond du cœur de chacun. Refuser l’antisémitisme, c’est d’abord un choix individuel. Il s’agit d’accepter en soi le côté obscur de la Force (ici), ou bien de ne pas l’accepter. Mais lorsque l’on ne l’accepte pas, la vie pacifique en société suppose de ne pas le reporter sur l’autre (pas de bouc-émissaire donc), au risque de créer de la haine collective. Et c’est autrement difficile – cela revient à rejeter voire à haïr une part de soi, au moins temporairement.

Or cette haine de soi n’est pas viable, au sens psychanalytique : la haine de soi créé un désir de mort (ce qui est assez compréhensible : se haïr, c’est haïr un bout de vie en soi donc désirer pour partie la mort). Ce désir de mort prend le pas sur la pulsion de vie : ce n’est littéralement pas viable.

Soufflons un instant, avant de continuer.

J’en profite pour préciser que si j’utilise la psychanalyse avec la philosophie, pour remettre de l’âme et du cœur précisément dans une pensée a priori froide. Et je ne fais qu’obéir à Bergson : 

Pour récapituler : l’antisémitisme peut être une tendance naturelle de chacun. C’est un choix individuel que de rejeter cette tendance, et il suppose d’accepter, pour soi-même, les parties difficiles à aimer de nous.

Or précisément, c’est cette acceptation de soi qui est difficile. L’amour que l’on se porte dépend de ce que l’on considère comme étant aimable ou non. C’est ce qui constitue la morale : chacun de nous étant a priori libre, nous décidons-nous même de ce qui est aimable et ce qui ne l’est pas, c’est-à-dire de ce qui est bon et ce qui ne l’est pas.

Mais que faire dans le cas où je considère qu’il n’est pas bon, il n’est pas aimable, de s’aimer soi-même ? Une ruse de la raison consisterait à répondre : aime l’autre plus que toi-même. Mais comme chacun sait, pour aimer l’autre, il faut d’abord s’aimer soi-même – c’est le principe même de la compassion : « tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Matthieu, 22. 34-40).

 Que faire ? Susciter la compassion ?

View this post on Instagram

Eva.Stories Official Trailer

A post shared by Eva (@eva.stories) on

Il faudrait garder l’espoir qu’il est possible de vaincre la haine de soi. Mais vaincre la haine de soi, c’est vaincre la crainte que l’on a de la mort. Or comment cesser de craindre la mort, s’il n’y a plus d’éternité ?

Citons, enfin :

«  Mais pourquoi les hommes sont-ils méchants ? Que je suis étonné sur cette terre. Pourquoi sont-ils si vite haineux, hargneux ? Pourquoi adorent-ils se venger, dire vite du mal de vous, eux qui vont bientôt mourir, les pauvres ? Que cette horrible aventure des humains qui arrivent sur cette terre, rient, bougent, puis soudain ne bougent plus, ne les rende pas bon, c’est incroyable. Et pourquoi vous répondent-ils si vite mal, d’une voix de cacatoès, si vous êtes doux avec eux, ce qui leur donne à penser que vous êtes sans importance, c’est-à-dire sans danger ? Ce qui fait que des tendres doivent faire semblant d’être méchants, pour qu’on leur fiche la paix, ou même, ce qui est tragique, pour qu’on les aime. »

Livre de ma mère, Albert Cohen

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :