Afrique du Sud

Comment raconter l’Afrique du Sud ? Comment éviter de tomber dans le récit personnel, et en même temps, éviter le côté guide de voyage qui n’intéresse personne ?

Parce que je ne peux pas m’en tenir à parler seulement de moi.

Parce que moi, j’ai été frappée, disons-le sans plus de détours, par la fracture béante qui structure l’Afrique du Sud et les sud-africains : fracture de l’histoire, fracture du territoire mais surtout fracture du peuple. Frappée, au point que j’ai été soulagée de finalement la quitter, cette Afrique, dont l’air est étonnement sec pour le touriste ne sachant pas que son extrême Sud prend de l’altitude (PIB de 370Md$, soit 2e économie d’Afrique après le Nigéria et membre junior du club des BRICS, ces pays à la croissance économique exponentielle) – et pas seulement métaphoriquement (altitude moyenne de 3000 mètres).

Fracture de l’histoire d’abord, parce qu’alors que la fin de l’apartheid en 1998 semblait avoir sonné le glas des revendications identitaires, la couleur de peau reste un enjeu majeur de construction pour le pays. L’apartheid a classé les individus selon trois catégories : noirs, blancs et « colored ». Ces derniers sont à la fois les métisses, issus de mariages interdits entre noirs et blancs, et les indiens majoritairement, sur-représentés à Durban par exemple. En 1998, après des années de révolte, dont une révolte étudiante démarrée en 1976 (dont l’excellent musée de Soweto donne des aperçus glaçants, par images ou par sons), les lois discriminantes sont abolies, et il est déclaré l’égalité entre toutes, ce que l’on appelle alors encore, les « races ».

In judging our progress as individuals, we tend to concentrate on external factors such as one’s social position, influence and popularity, wealth and standard of education … but internal factors, may be even more crucial in assessing one’s development as a human being : humility, purity, generosity, absence of vanity, readiness to serve your fellow men – qualities within the reach of every human soul.

Nelson Mandela, in a letter to Winnie Mandela (1977)

Mais 1998, et la fin de ce régime d’exceptionnelle oppression, semblent avoir figé l’Afrique du Sud dans une posture mémorielle, handicapante autant que salvatrice. La division reste bien présente, et ancrée : la commémoration empêcherait-elle, par moments, la progression ? Trop souvent, à déplorer les erreurs du passé, on a tendance à en oublier la réalité du présent. Or la discrimination, si elle n’est plus organisée, est toujours présente, partout, insidieuse. Il suffit pour s’en convaincre de constater que nuls serveur, réceptionniste ou femme de ménage n’est blanc, ou que les township – ces bidonvilles qui font, pour partie, la notoriété de Johannesburg ou de Pretoria, sont lieux de résidence noir exclusivement. La caricature souffre quelques exceptions : faut-il s’en réjouir ? ou faut-il déplorer que 1) « les noirs riches, éduqués, et héritiés », et 2) la fin des « gouvernements blancs » servent de paravent à une réalité encore très loin de l’égalité réelle, et espérée ? S’apitoyer sur le passé ne sert à rien si on ne change pas activement le présent. C’est le sentiment que m’ont donné bon nombre de musées, au demeurant passionnants et frappant au coeur (comme la visite de Robben Island, prison naturelle flottante pour Nelson Mandela, futur premier président noir du pays), mais arpentés par des touristes blancs, encadrés de vigiles noirs. Loin de moi l’idée d’en rejeter pour autant tout travail de mémoire : mais quitte à disséquer le passé, autant en tirer des enseignements, plutôt que d’en faire un objet de culte – comme c’est parfois le cas (à Soweto, dans la maison de Minnie et Nelson Mandela par exemple).

L’avenir sera-t-il arc en ciel pour les sud-africains ? Ou est-ce que « tout sera oublié, mais rien ne sera pardonné » à ceux qui ont voulu croire et faire croire que leur couleur faisait leur valeur ? Dans La Plaisanterie, Kundera parie sur l’impossibilité de la réconciliation pour les peuples balkaniques ; Maryse Condé, que j’ai lu au soleil de la terrasse de mes hôtes, espère plutôt que l’identité est toujours construction. Quant à moi, j’avoue être sceptique : si la visite du township de Soweto m’a laissé un profond sentiment de honte, et d’effraction dans un réel encore bien injuste pour nombre de sud-africains, le District Six, quartier du Cap réclamant la restitution de terres, m’a laissé entre-apercevoir des solutions concrètes aux inégalités indélébiles.  

Fracture du territoire ensuite, parce le contraste entre les villes et la campagne est saisissant – si t’en est que ce qui n’est pas ville est campagne, et la question se pose très sérieusement en Afrique du Sud, au regard de la chatoyance des parcs urbains, et de la désolation des périphéries urbaines industrielles. Sur la route de notre escapade au parc national du Pilanesberg, en quête désespérée de nourriture (parce qu’il faut rester terre-à-terre), nous nous sommes arrêtés dans une ville ? un village ? un supermarché géant ? une « zone urbaine » ? comment qualifier cet endroit, où chaque centimètre de la terre bétonnée est occupée par des échoppes vendant fruits et légumes des terres environnantes, ou par des magasins géants, vendant du made in Pakistan ? En racontant à une amie mon expérience du supermarché sud-africain, elle m’a demandé si mon rêve pour les sud-africains était de revenir aux cahutes en bois, et à la mama pilant le manioc dans son jar devant sa case. J’avoue que ça m’a coupé le sifflet – mais je maintiens ma sidération face aux rayons remplis de produits sur-transformés et industrialisés à bas cout. Comment nourrir des gens qui n’ont rien, sans les empoisonner ? Comment inciter des enseignes pullulantes comme KFC à produire de la nourriture à bas coût mais saine ? Est-ce seulement possible ? 

Débat pour un autre jour. En attendant, avec toute son opulence, sa santé, et son matériel, le touriste vient prendre en photos des animaux qu’il ne verra nulle part chez lui. Et, s’il souhaite se donner bonne conscience, il se rassurera de ce que son empreinte carbone, son billet d’entrée au parc, et son séjour à l’hôtel, viendront alimenter la richesse du pays – qui la dépensera sans plus tarder au KFC. 

Fracture entre les gens donc, enfin, et surtout. Fracture qui découle et nourrit les fractures historiques et territoriales, on l’aura compris. C’est à Johannesburg que cette fracture m’a le plus impressionné, parce qu’ici en particulier, elle est triple : ségrégation spatiale, entre les quartiers huppés et sur-protégés des blancs et des riches (blancs et riches ou blancs riches ?) et les quartiers pauvres et dangereux des noirs le plus souvent ; ségrégation historique, venant pour beaucoup des années d’apartheid et avant cela, d’esclavage, menant donc à une ségrégation sociale extrêmement forte ; ségrégation sociale donc, entre les riches et les pauvres, entre les noirs et les blancs, entre les expatriés et les locaux, entre les anti-colonialistes radicaux (dont le festival Infect The City s’est fait pour partie le porte-voix) et les autres.

C’est pour cela enfin que l’on parle d’insécurité en Afrique du Sud : reste dans ton quartier, jeune blanc fortuné – sinon tu risques la bourse et la vie. Avec Grégoire, on a voulu aller voir le Top of Africa, dans le CBD de Johannesburg – c’était pendant longtemps la plus haute tour d’Afrique, de laquelle on a une vue à 360° sur la capitale. Arrivés là-bas, on a du courir, presque, à l’intérieur du gigantesque mall qui fait les premiers étages de l’immeuble mythique, pour éviter tout eye-contact, toute bousculade pouvant mener à une bagarre dans cette foule compacte. Le fameux Top of Africa est saisissant : lieu totalement laissé à l’abandon depuis le début des années 2000, il ouvre sur une vue n’ayant strictement aucun intérêt, la ville étant tellement verte qu’il est difficile d’en distinguer les quartiers, et les contours. Le stade peut-être, rendu mythique par la victoire en 1995 des SpringBocks (et aussi par Morgan Freeman dans Invictus récitant avec émotion « I’m the master of my faith, the captain of my soul), vaut le coup d’œil. On est redescendu donc, avec Grégoire ; et en bas, impossible de convaincre notre Uber de venir à notre rencontre – la guerre entre taxis et VTC faisant rage, il était visiblement dangereux pour lui de s’aventurer jusqu’à nous. Précisons qu’il n’est là pas question de couleur, mais bien plutôt de classe, et de corporation se déchirant pour le gain. 

Pas de tentation de guide de voyage, type Lonely Planet non plus. 

Mais comment se garder de conseiller les plages du Cap, où j’ai pris tranquillement mes coups de soleil ? Ou les randonnées de Table Mountain, ou de Lion’s Head, dont il est si compliqué de connaitre les points de départ, et d’arrivée, mais surtout, surtout dont il est impossible de prévoir la météo. Comment ne pas mentionner les maisons colorées du quartier de Bo-Kaap, qui sont le passage obligé de tout photographe du dimanche ? 

Comment aussi ne pas déconseiller vivement à tout fin gourmet d’espérer manger des spécialités locales ? J’avoue que celle qui m’a tuée, c’est le batonnet de viande séchée que s’est enfilé Grégoire à une station essence. Ou bien les deux pommes qui ont fait mon diner le soir de notre arrivée au Pilanesberg. Toutefois, il ne faudrait pas non plus l’oublier : en Afrique du Sud, et particulièrement au Cap, on est saisi par la puissance de la mondialisation, qui s’incarne dans la diversité de l’offre culinaire : le seul resto dont je me souvienne vraiment est celui dans lequel on est retourné avec Grégoire en tête à tête, abandonnés par Selen et ses rendez-vous professionnels, resto jap dans lequel on avait modestement refait le monde la veille tous les 3.

Je dis modestement, parce qu’il faut plus qu’un tire-bouchon pour décoincer les opinions de l’un et de l’autre de leur gorge – la discrétion est visiblement encore une valeur à la mode chez certains.

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