Qu’est-ce que la vie éternelle pour un homme, selon Pommerat ?

Je suis allée voir la dernière création de Joël Pommerat au théâtre des Amandiers de Nanterre hier soir : Contes et légendes. Je choisis le mot création, plutôt que pièce volontairement – ce que l’on retient d’incontestablement positif de cette pièce, c’est la performance scénique, qui s’affranchit pour partie des codes du théâtre traditionnel. D’une part, par l’incroyable troupe exclusivement adolescente et féminine (à une exception près), que fait jouer, avec un certain talent, Pommerat. D’autre part, par le choix de succession de scènes, mi-connectées (par le choix des noms, par les actrices caméléons), mi- déconnectées (par les histoires), les unes des autres. 

Le fil conducteur de la narration est finalement un fil philosophique plutôt que dramatique – ce qui rapproche cette œuvre de La Réunification des Deux Corées, une des premières créations majeures de Pommerat, plutôt que de ces pièces plus récentes, plus clairement dramatiques au sens strict du terme (Pinocchio, Ca ira (1) Fin de Louis). Mais la pièce est malgré tout dramatique, en ce sens que chaque scène propose une situation de drame – familial, sexuel ou genré – certes plus ou moins convaincante, et signifiante. 

Mais la pièce, malgré ce qu’elle a d’inachevé, m’a surtout fait sentir moins seule avec mes interrogations existentielles – sur l’avenir de l’humanité, le naturel, l’éternité. La question du naturel est au centre d’une mise en scène de robots et d’humains, « fluides » en ce sens qu’ils alternent entre homme et femme,  masculin et féminin. C’est la question de la nature profonde qui est en jeu ; or celle-ci est étroitement imbriquée à celle de la temporalité. Se demander ce qui relève du social, ou ce qui relève de la nature, ce qui différencie un robot ou un humain, un homme ou une femme, revient à se demander comment était l’Homme au commencement, et comment il sera à la fin. 

Lorsque l’on croit en Dieu, cette question est rapidement résolue par le paradis, qui est vie éternelle dans les Cieux. « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre » (Génèse, 1) – au début donc, il y a le jardin d’Eden, la vie avant la vie ; et à la fin, il y a le Royaume de Dieu, la vie éternelle de l’âme. Voire même du corps si l’on est optimiste, ou autre chose que catholique (hindou par exemple).

Mais que se passe-t-il lorsque l’on ne croit pas en Dieu, visiblement comme Pommerat, et comme nombre de petits et grands occidentaux ? La peur de la mort, qui se tapit en chacun de nous, malgré tous nos efforts, nous mène toujours à un espoir vain d’éternité. Et si ce n’est pas notre âme, c’est-à-dire l’infime part de Dieu en nous, qui est éternelle, alors c’est nos corps et nos esprits qui le seront. La croyance n’est plus dans l’éternité de Dieu, mais dans l’éternité de l’homme, de l’humanité, de nos enfants après nous. Mais ici, deux chemins s’ouvrent : « les uns » croient dans l’éternité de l’humanité, alors que « les autres » croient dans l’éternité de l’homme – c’est-à-dire que les uns croient dans l’éternité de l’amour du genre humain, quand les autres croient dans l’éternité du genre humain en lui-même. 

Croire dans l’éternité de l’humanité n’est pas comme croire dans l’éternité de l’homme : les uns espèrent que c’est ce qui fonde l’humanité, qui va survivre éternellement ; les autres espèrent que c’est l’homme dans sa chair et son sang qui va survivre éternellement. Les deux croyances, comme la croyance en Dieu, sont irrationnelles : elles ne se justifient pas et ne se dirigent pas, tout au plus elles peuvent se contrôler. 

Qu’est-ce que cela signifie concrètement ? Croire dans l’éternité de l’homme, c’est chercher à rendre la chair et le sang de l’homme indestructible – c’est vouloir remplacer ce que l’on a appelé Dieu, abolir les frontières du temps et de l’espace. C’est l’idée de In Time, le film d’Andrew Niccol, où les hommes potentiellement ne meurent jamais, ou c’est l’idée des histoires, bien connues et bien en vogue, de vampires. Est-ce le bout du nihilisme ? Est-ce que rallonger à l’infini l’espérance de vie va en ce sens ? Loin de moi l’idée de m’en plaindre, je suis la première à remercier éternellement (ou maintenant ?) les progrès de la médecine.

Croire dans l’éternité de l’humanité, c’est croire plutôt dans la permanence de ce qui fait l’homme : or qu’est-ce qui fait l’homme, fondamentalement ? En d’autres termes, quelle est sa nature ? Aujourd’hui, nous sommes tentés de croire que ce qui fait la différence entre un homme, et un animal, entre un homme, et une pierre, entre un homme, et un robot, c’est l’amour. Sommes-nous en surs ? Et surtout, qu’est-ce que l’amour ?

La définition de la Bible apporte quelques éclaircissements : l’amour, c’est le partage.

L’amour est patient, il est plein de bonté ; l’amour n’est pas envieux ; l’amour ne se vante pas, il ne s’enfle pas d’orgueil, il ne fait rien de malhonnête, il ne cherche pas son intérêt, il ne s’irrite pas, il ne soupçonne pas le mal, il ne se réjouit pas de l’injustice, mais il se réjouit de la vérité ; il pardonne tout, il croit tout, il espère tout, il supporte tout.

L’amour ne meurt jamais. Les prophéties disparaitront, les langues cesseront, la connaissance disparaîtra.

Corinthiens 13:4-8

Ou est-ce qu’il faut se résigner au trivial « L’amour, c’est l’infini à la portée des caniches » (Voyage au bout de la nuit) de Céline ?

Cette idée, selon laquelle le critère de différenciation de l’homme est l’amour, est elle-même profondément imbibée de morale judéo-chrétienne : mais est-ce que ce qui fait l’homme n’est pas, peut-être, la société ? Et auquel cas, c’est la société qu’il faut préserver plutôt que l’individu ; ou alors est-ce que ce qui fait l’homme, c’est son intelligence ? Et auquel cas, c’est l’intelligence qu’il faut cultiver, préserver, transmettre ; ou alors est-ce que ce qui fait l’homme, c’est sa liberté, son courage, son désir de vérité ..?  
Chacun son idée sur la question – peut-on la réduire à collectivisme vs. individualisme ?

On concluera provisoirement que l’époque est peut-être au naturalisme – non pas par souci de la terre, mais par crise existentielle partagée. 

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