Pourquoi se projette-t-on dans l’avenir ?

Alors que je lisais tranquillement L’avenir d’une illusion de ce cher Freud, j’ai été prise ce matin d’une vague, bien familière et bien désagréable, d’angoisse. En y réfléchissant, je me suis rendue compte que ce qui déclenchait cette petite panique interne, c’était ma tendance naturelle, exacerbée en ce moment, à me projeter dans l’avenir (à lire un bouquin de Freud sur la religion, en même temps, tu m’étonnes que je me mette à angoisser). Dans l’absolu se projeter dans l’avenir n’est pas une mauvaise chose : on peut avoir de bonnes raisons d’espérer, et d’attendre le futur. Mais, dans mon cas, ce matin, c’était plutôt désagréable.

Deux questions m’ont donc taraudé : d’une part, pourquoi est-ce que je me projette dans l’avenir ? et d’autre part, pourquoi cette projection m’angoisse-t-elle ?

Pourquoi se projeter dans l’avenir ?

La première personne à laquelle j’ai pensé pour m’éclairer sur le sujet, c’est mon ami Grégoire, à qui l’on fait très souvent le reproche de vivre dans le futur plutôt que dans le présent – typiquement alors qu’on est en train de gravir tranquillement Lion’s Head, il parle de la sortie en kayak de l’après-midi, l’équipement dont on a besoin, les calories brulées, et les conditions météos. 

En lui écrivant un message, je lui ai parlé de la tendance spiritiste et méditative, inspirée d’Orient. Je choisis le mot tendance plutôt que délire (qui est le premier m’étant venu), parce que je crois qu’il s’agit d’une réponse sérieuse à un besoin très partagé et courant de notre époque qui est celui de se reconnecter à notre réalité présente. Ce besoin est d’une légitimité absolue : il est le résultat tant de notre philosophie, qui aboutit à une morale du « carpe diem » (il faut vivre l’instant présent, profiter de la vie, parce qu’il n’y a pas d’au-delà), que de notre organisation sociale, qui a accéléré le temps (structurée en grande partie grâce à l’ultra-rapidité d’internet).

C’est précisément cette organisation sociale qui rend l’absence de projection dans l’avenir impossible. Mais cette organisation sociale résulte avant toute chose de comportements individuels : c’est parce que nous tous avons tendance à nous projeter dans l’avenir, que nous avons bâti une société dans laquelle il n’est pas possible d’adhérer sans se projeter soi-même.

Je me projette donc dans l’avenir parce que je pense, ou que j’ai été habituée à penser, qu’il le faut. Pourquoi ? Pourquoi, moi en tant qu’individu, je me projette dans l’avenir, au-delà des obligations sociales qui s’imposent à moi ? Et inversement, pourquoi je suis tentée parfois, comme c’est le cas collectivement des adeptes de yoga et autres pratiques méditatives, de ne plus penser à demain ?

Si je me projette, c’est parce que j’ai de l’espoir. Si en effet, nous étions si certains qu’il n’y a pas de lendemain, pourquoi nous embêterions-nous à penser à un temps qui n’est pas encore là ? Au contraire, je suis habituée ma vie selon une échelle de temps, que je partage avec tous. Si je pense à demain, c’est parce que je pense, ou que je sais, que demain va advenir.

Nous nous vivons, pour la plupart, comme des êtres temporaires – autrement dit, le temps définit qui nous sommes. Nous avons un début, et une fin. Mais c’est une hypothèse, et non une certitude : qui me dit qu’aucun paradis ne m’attend ? ou que je ne rêve pas ma vie, comme un héros comique de Shakespeare, ou comme Leo DiCaprio dans Inception ?

Si nous les ombres que nous sommes,

Vous avons un peu outragé,

Dites-vous pour tout arranger,

Que vous venez de faire un somme

Avec des rêves partagés

Le songe d’une nuit d’été, Shakespeare

Si au contraire, j’en fais une certitude c’est-à-dire que j’abandonne tout espoir de lendemain, que je ne vis que pour le temps présent, alors j’abolis le temps. C’est parce que je suis un être temporel, ou que je me vis comme tel, étant incapable de penser ou de vivre ma naissance ou ma mort, que je me projette.

La question se déplace alors de l’avenir, à l’espoir : pourquoi est-ce que j’espère ? et pourquoi paradoxalement, cette espérance peut-elle être angoissante ?

J’en viens donc à ma seconde question : pourquoi est-ce que me projeter dans l’avenir m’angoisse ?

On l’a vu, la projection dans l’avenir est l’expression d’un espoir. C’est ce que nous faisons tous dans nos lits, avant de nous endormir, en pensant aux lendemains qui chantent, ou aux ténèbres de la mort.

Mais le propre de l’avenir est son incertitude : Dieu est incertain, mais nous le sommes tout autant. Nous pouvons au maximum réduire cette incertitude, en agrandissant notre savoir et notre science, nous pouvons essayer au maximum de prédire ce qu’il va se passer, mais on ne peut en avoir une certitude absolue qu’une fois cette certitude éprouvée. C’est le cas du réchauffement climatique : la plupart des individus sur terre sont comme Saint Thomas – ils ne croient que ce qu’ils voient. Peut-on les blâmer ? Tant qu’ils n’auront pas ressentis le réchauffement de l’air, la fonte des glaces et la terre qui vibre, ils ne croiront pas – ou ne se soucieront pas. Nous avons aboli Dieu, donc la croyance, en l’Homme ; or l’Homme est un corps de chair, et de sang, autant que d’esprit : croire qu’il suffit de lui démontrer la réalité pour qu’il y adhère est une chimère.

C’est la perspective, ou plutôt l’incertitude, de ce futur peu enviable qui donne envie d’abolir le temps – si c’est la fin des haricots, autant bien profiter maintenant parce qu’après ça sera trop tard. C’est parce que l’incertitude est de plus en plus grande, parce que les prévisions sont de plus en plus sombres, que tout espoir semble interdit.

En ce qui me concerne, l’incertitude sur mes lendemains est immense – et mon pessimisme, et mon savoir, qui me font adhérer à l’ambiance générale, me pousse à les craindre plutôt qu’à les espérer.

J’angoisse pour l’avenir, à la fois parce que c’est dans ma nature (pessimiste donc), et parce que c’est ce que ma culture (mon savoir, mais aussi ma société) m’apprend. Comment démêler l’un de l’autre ? Comment savoir si c’est davantage ce que je suis ou ce qu’on m’a appris à être, qui me pousse à être telle que je suis ? Vaste question, et pour un autre jour.

Pour l’instant et à mon échelle, je sais que certains aspects de mon passé comme de mon présent biaisent mon regard pour l’avenir : comment attendre un lendemain qui chante la vie, qui danse la vie, quand mon corps ne peut ni chanter ni surtout danser la vie aujourd’hui ? Comme dirait mon père, je ne suis pas un pur esprit.

Aussi, que conclure : un appel à l’espoir, alors que nous ne sommes sûrs de rien si ce n’est du rien, ou un appel au présent, anti-social ?

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