L’écologie comme doctrine de vie, d’après le documentaire Foutu pour foutu

J’ai regardé hier soir Foutu pour foutu, un film disponible sur la plateforme écolo ImagoTV, sur recommandation d’Usbek&Rica. C’était pas le film le plus détendant pour un dimanche soir (au vu du titre j’aurais pu m’y attendre), mais malgré les accents alarmistes et légèrement angoissants, c’est un film assez intéressant.

Pas vraiment pour le fond, et les auteurs s’en défendent d’ailleurs, puisqu’on trouvera pléthore de porte-paroles spécialisés, selon les sujets abordés : 

  • sur le réchauffement climatique, et l’attitude à adopter, le classique Demain de Mélanie Laurent et Cyril Dion ;
  • sur les inquiétudes de la génération ZLes bonnes conditions de Julie Gavras ; 
  • sur la crainte du chaos, Fight Club, Matrix, Joker et toute la filmographie nihiliste, qui donne davantage corps et cœur aux inquiétudes à cette peur de l’effondrement.

Pas tant pour le contenu qu’il propose donc, mais pour ce que le film dit, et ne dit pas, sur l’écologie comme idée philosophique et politique émergente. Le film m’a inspiré quelques réflexions, qui je l’espère, approfondiront la réflexion entamée par Agathe Bru et Romain Sanchez, les jeunes réalisateurs derrière, et devant, la caméra. 

D’où nait le « rattachement », « la croyance » en l’écologie ? 

D’abord, en racontant par ellipses leur histoire personnelle, les réalisateurs mettent au jour deux formes de « détachement », qui trouvent un écho particulièrement fort dans la société, et qui ont été les prémisses de l’écologie radicale, qui est un mode de vie, plutôt que l’écologie, comme paramètre politique. 

  • Un premier détachement, qui est celui de l’individu par rapport à lui-même, qui se définit dans la philosophie traditionnelle par la dialectique entre le corps et l’esprit.

Le monde tel qu’il est pensé est devenu d’une complexité telle que le monde tel qu’il est vécu par le corps peine à le saisir. Autrement dit, mon cerveau est sur-développé par rapport à mon corps ; à tel point que je me sens « détachée » de moi-même, de façon d’autant plus perturbante que je peux intellectualiser, comprendre ce détachement, mais que mon corps reste bloqué une étape en arrière, à pâtir du rythme que je lui impose. C’est se reconnecter à leurs corps que les deux étudiants-réalisateurs cherchent, en sentant leurs corps au travers de la terre, mais aussi en participant à des manifs.

Suivant cette logique, mon corps redevient une source de plaisir, mais il est auto-suffisant : j’en tire du plaisir en faisant de la poterie, du jardinage etc. mais pas nécessairement à travers le corps de l’autre (en ayant des relations sexuelles, en se faisant un câlin, en se serrant la main à l’église ou en se serrant les coudes à l’armée). 

Ce qui revient d’une certaine façon à comprendre l’écologie comme une morale paradoxalement personnelle (plutôt qu’individuelle) : mon salut, mon bien être, semble être dans mon rapport à la terre, plutôt que dans mon rapport à l’autre. Mais il y a plus, puisque l’écologie se nourrit aussi d’un autre détachement, celui de la société par rapport à elle-même.

  • Un second détachement est celui des individus entre eux. 

Ce détachement, c’est ce que l’on appelle le délitement du lien social. Et c’est à cause, ou grâce à ce détachement qu’est formulé le rejet de l’anthropocentrisme, qui consiste à penser le monde par rapport à l’individu, à en faire le centre du monde. Il propose, à l’inverse, de faire du monde le centre de l’individu ; autrement dit de vivre non pas selon nos intérêts, mais selon les intérêts du monde, donc de la terre. Cette idée puise ses racines dans la philosophie antique, pré-galilléenne, qui pense l’homme comme part du cosmos, part d’un tout. C’est en cela que l’écologie n’est ni individualiste, parce qu’elle invite à oublier l’individu devant le monde, ni collectiviste, parce qu’elle ne considère pas le collectif, mais le cosmos.

J’ai à ce sujet une résistance interne : abandonner l’anthropocentrisme implique un oubli de soi que je trouve concrètement difficile à mettre en pratique. Je préfère que l’on me parle du cœur des hommes, que des papillons, je l’avoue. Parce que je sais ce qui relie nos cœurs, mais j’ai davantage de mal à ressentir ce qui me relie avec le papillon. C’est cette résistance que je crois partagée, et qui pousse à l’extrême au climatosceptisme. La terre est une chose inanimée ; je peux l’aimer, mais pas autant que moi-même – si je l’aime plus que moi, au vu de la situation actuelle, je dois choisir entre elle et moi. Je dois en gros me faire hara-kiri, si je veux sauver la planète. C’est l’idée qu’essaie de déconstruire et d’explorer le documentaire : nul besoin de cesser d’être, en revanche il y a besoin de revoir ce que signifie, et implique, le fait même d’être. En d’autres termes, je n’ai pas nécessairement besoin de me nier moi-même, mais je peux changer mes attentes, et mes aspirations. Plutôt que de vouloir changer être un surhomme, je peux me contenter d’être un homme.

Au fond, ça suppose de revoir ce que l’aime en soi, et pour soi. C’est finalement dans l’amour que s’incarne l’écologie : l’amour de soi (est-ce que je peux continuer à m’aimer en vivant dans une ferme : et s’aimer ici, c’est simplement apprécier ma vie) et l’amour des autres (comment léguer à mes enfants, la chair de ma chair, une terre vivable ?). Aimer la terre, c’est sauver l’humanité désincarnée – c’est en ce sens que l’on parle de religion pour l’écologie, c’est qu’elle permet d’incarner le principe d’humanité, l’éternité de l’âme humaine.

Or est-ce que je parviens à me remettre à croire dans l’éternité, y compris de celle du genre humain, quand j’ai éprouvé les limites de mon corps ? I wish. D’où la proposition potentiellement contradictoire : se reconnecter à son corps, mais juste assez pour en saisir l’essence intemporelle.

En quoi l’écologie est une morale incarnant le passage à l’épicurisme au sens strict ?

Parce que l’écologie radicale est une formalisation politique de l’angoisse omniprésente de la mort, elle se transforme en morale collective.

On peut effacer toutes les traces de la mort de la société, on peut essayer de la bannir, il n’empêche qu’elle est toujours une réalité vers laquelle le corps nous ramène : être cloué au lit, voir le monde passer et la vie menacer de s’arrêter, c’est un sentiment qui n’a pas d’âge ou d’époque. Quelle que soit les médecines que l’on invente, ou que l’on s’invente, le corps nous ramène toujours à notre état de fourmi dans le tourbillon de l’univers. Et cet écrasement face au monde, quoique l’on fasse, paralyse toujours autant.

Au niveau individuel, c’est plus ou moins gérable : il faut se lever, se trouver des raisons d’agir, de sortir de la stupeur. C’est de là que naissent les morales : elles permettent de se débarrasser de cette peur, elles permettent de vivre. Je crois que profiter de la vie est bien, donc je vais me lever et aller profiter de la vie. Je crois que Dieu m’a mis sur Terre pour faire le bien dans le monde, je vais parcourir le monde répandre sa parole de paix.

Or le nihilisme consiste à abandonner toute forme de règles, de doctrine morale. Cette absence de morale est fragile et risquée : plus la société grandit (concrètement plus il y a d’habitants sur terre) plus il semble nécessaire de fixer des règles collectives qui pacifient les relations interpersonnelles se multipliant. Au contraire l’idéal de liberté, qui sous-tend le nihilisme, consiste à croire et espérer pour la société que l’homme vient de lui-même à une règle morale de paix. D’une certaine façon, à espérer que l’homme est toujours un animal politique, plutôt qu’un loup pour l’homme .

Mais la peur de la mort est similaire à toutes les peurs, ou à toutes les ivresses : elles sont démultipliées dès lors qu’elles sont partagées. Si tous nous nous mettons à abandonner toute règle morale a priori, et à édicter nos propres morales, nous sommes tous à un moment ou à un autre ramenés à la peur de la mort. Donc plus la société est nihiliste, plus elle craint la mort. Et elle nécessite une grande force collective pour continuer à croire que l’homme est politique, plutôt que loup, surtout lorsqu’elle se durcit, au profit de certains et au détriment d’autres.

L’écologie propose donc une morale politique, au sens où elle déporte la peur de la mort du niveau individuel au niveau collectif, ce qui revient à faire du corps, la terre, et de la mort, le chaos. On en veut pour preuve l’expression de « la crainte de l’effondrement » : lorsque je suis malade ou que je vieillis, c’est-à-dire lorsque je m’approche de la mort, mon corps s’effondre littéralement. Je perds mes cheveux, je perds mes muscles, ma peau se ride, se fripe. C’est un rappel au centre de la terre : on a toujours considéré que c’était la loi physique de la gravité (et c’est le cas), mais le mouvement écologique pousse la métaphore à l’extrême. Lorsque collectivement nous craignons la mort, nous sommes collectivement rappelés au centre de la terre. L’effondrement, alors, c’est la terre qui éclate.

Il y a donc une sorte de morbidité structurelle à l’écologie, qui rend difficilement partageable son message – et c’est précisément ce qui dessert la nécessaire prise de conscience collective. C’est encore une fois la question à laquelle le film se propose implicitement de répondre : comment se débarrasser de cette morbidité ? 

L’écologie est une forme pure d’épicurisme : foutu pour foutu, rien n’a de sens ni ne vaut la peine, alors autant cultiver son jardin, au sens littéral. Il ne s’agit plus de l’épicurisme matérialiste de la deuxième partie du XXe siècle, mais bien de la doctrine du dénuement, du détachement, de la sobriété – du minimalisme pour reprendre le vocabulaire du film

Pourquoi l’écologie interroge sur la définition moderne de l’âge adulte ? Et vice-versa, pourquoi la difficulté à dire ce qu’est un adulte aujourd’hui s’incarne dans l’écologie ? 

Enfin, et plus personnellement, le documentaire interroge sur le passage à l’âge adulte, pour lequel l’écologie sert de métaphore. La peur du réchauffement climatique, c’est comme la peur de grandir, c’est faire le deuil de l’enfance ou de l’innocence. C’est la raison pour laquelle l’écologie est un sujet qui touche potentiellement tout le monde. On refuse de s’atteler au problème du climat, comme on refuse de grandir. L’humanité qui passe à l’âge adulte serait l’humanité qui prendrait en charge son destin collectif, qui se décentre d’elle-même pour prendre en compte le monde ; comme l’enfant, qui se décentre de lui pour s’éveiller face au monde. 

La structure du film permet de mieux comprendre cette idée : 

Acte 1, la peur. Devenir adulte, pour l’individu, c’est être éveillé face à la réalité du monde. De la même façon, être adulte pour la collectivité, c’est reconnaitre le réchauffement climatique. « Sortir de la paralysie, sortir du déni ».

Acte 2, l’ouverture au monde. Devenir adulte, pour l’individu, c’est s’émanciper des déterminismes en faisant appel à l’autre, c’est sortir de sa zone de confort. De la même façon, devenir adulte pour l’humanité, c’est prendre conscience d’elle-même – l’humanité existe comme entité, comme corps. 

Acte 3, « trouver son flow », autrement dit devenir sa propre personne. Devenir adulte, pour l’individu, c’est se réaliser. De la même façon, devenir adulte pour l’humanité, c’est se reconnaitre comme faisant partie de la Terre, et non de Mars, ou de la Lune ; mais aussi comme s’intégrant dans la terre, en ne faisant qu’un avec elle.

Mais alors, dans quelle mesure l’écologie est une tentative d’oubli de soi face au cosmos, ou une tentative de toute-puissance, par l’appropriation de la terre dans l’homme, l’unification de la terre et de l’homme ? C’est ce que le documentaire, dans son format, et son intention même, interroge : la réalisation du documentaire vient avant tout d’une envie personnelle de capter le monde – le fait même de faire un documentaire sur le sujet, c’est reconnaitre qu’il n’y a jamais de pur renoncement de soi. 

Alors la question se pose de l’incapacité moderne à faire le deuil de l’enfance : la figure de Greta est intéressante en ce sens. Parce que c’est une enfant qui est déjà adulte : aussi est-ce que nous sommes incapable de faire le deuil de l’enfance, ou est-ce que nous n’avons jamais été des enfants ? L’écologie serait alors la morale des enfants nés adultes, une morale moderne parce que conséquence de l’ultra-individualisme des générations précédentes, ayant responsabilisé à l’extrême l’individu, jusqu’à l’enfance.

En conclusion, il n’y a pas de question sur la réalité du changement climatique, et sur la nécessité d’adapter drastiquement nos modes de vie. Faut-il toutefois en faire une doctrine personnelle ou politique, ou faut-il parier sur la responsabilité et le bon sens individuel ?

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