La sélection naturelle aura-t-elle bien lieu ?

De la difficulté d’accepter l’inégalité naturelle

En écoutant les informations ce matin, j’ai été ramenée à cette violente réalité que nous ne sommes pas tous naturellement égaux. Edouard Philippe, notre Premier Ministre, peut physiquement, comme beaucoup d’autres très hauts-fonctionnaires, travailler 20 heures par jour. Moi, j’ai eu une journée chargée hier, mais pas épuisante non plus – mais aujourd’hui, mon corps entier me fait mal, et en particulier mon genou droit. Ça a deux conséquences très pratiques : la première est que je suis épuisée, de lutter contre les inflammations aléatoires dans mon corps, et la seconde est que je ne peux pas marcher sans avoir mal. Ce qui fait que soit je marche quand même, mais j’ai mal, soit je reste au lit, mais je ne fais rien. Et je ne veux pas rien faire – et pourtant … 

Nous ne sommes pas tous égaux, nos corps n’ont pas tous la même force, et la même capacité : les femmes, dans la moyenne, n’ont pas la force des hommes ; et donc ce sont les femmes, dans la moyenne, qui sont assassinées par leur conjoint, et non l’inverse. Il est généralement problématique de dire que nous ne sommes pas tous naturellement égaux : ça revient à dire qu’il y a des faibles, et qu’il y a des forts. Or nous aspirons tous à être forts. Pourquoi ? Les femmes parce qu’elles tiennent à la vie. Mais est-ce qu’il y a vraiment besoin ou nécessité d’établir un rapport de force entre les êtres ? Est-ce qu’il est dans notre nature de vouloir dominer l’autre ? Ou est-ce que nous pouvons vivre en cohabitation, et en partage de pouvoir ?

D’une façon générale, tout talent chez les gens qui manquent de formation philosophique et dont le caractère est faible, est un danger ; il risque de les rendre à cet égard présomptueux et gonflés de vanité. Par quel moyen, en effet, persuader au jeune homme qui excelle en cette science, qu’il ne doit pas se subordonner à elle, mais au contraire se la subordonner à lui-même ? (…)

Si un homme possède une supériorité quelconque, ou s’imagine du moins la posséder, alors qu’il n’en est rien, cet homme, s’il manque d’éducation philosophique, en sera inévitablement tout bouffi d’orgueil. Le tyran dit, par exemple : « Je suis le plus puisant du monde ».

Epictète, De l’attitude à prendre envers les tyrans

Théorie de l’évolution 

Le problème de cette question, c’est que ça nous ramène à l’idée de l’homme complet. Nous pourrions en effet d’abord penser, que la vie en cohabitation est à la fois possible et souhaitable, dès lors que nous nous apportons mutuellement quelque chose. X est cloué au lit, certes, mais il réinvente les mathématiques ; Y ne peut pas additionner 1 et 1, mais il coupe les cheveux de X. Edouard Philippe est l’exemple de l’homme qui est à la fois X et Y : il est complet, au sens où il est fort physiquement et intellectuellement. Il écrase de fait, celui qui est moins X ou moins Y. Dans une société de puissance (débat pour plus tard) comme la nôtre, celui dont les capacités physiques ne rencontrent pas les capacités mentales est voué à être écrasé, et à disparaitre.

L’évolution se ferait peut-être par ce biais – un mismatch du corps et de l’esprit. L’homme de demain est celui dont le corps est capable de supporter le développement de son esprit. C’est plutôt dans ce sens, et non dans l’autre (l’esprit qui supporte le développement du corps), parce qu’au bout du bout, nous ne sommes que des êtres de chair et de sang. Trivialement, si nous ne sommes pas capable de respirer, de marcher, de rester éveillé, nous disparaissons. Mais c’est discutable aussi, selon les sociétés, en fonction de l’accent qu’il a été mis sur le développement des capacités physiques ou mentales. Disons donc plutôt que l’homme de demain est celui dont le corps et l’esprit se développent parallèlement, à la même vitesse.

Quel espoir pour l’homme faible ?

Il y a deux voies de sortie, de cohabitation possible : la morale collective ou l’utilitarisme. C’est-à-dire soit forcer les individus les plus forts à ne pas écraser les plus faibles (c’est la morale de la religion, puis la morale sécularisée de Kant : « Ne fais pas à l’autre ce que tu nous voudrais pas que l’on te fasse), ou se forcer à ne pas écraser les plus faibles que soi : c’est la voie de l’intelligence et la voix de la raison. En effet, tout être intelligent et raisonnable sait qu’il peut y avoir retournement de fortune – qui peut garantir à Édouard Philippe qu’il ne perdra pas l’usage de ses jambes demain (qu’on l’en préserve) ? Et alors, que fera-t-il, ou qui sera-t-il face au monde ? Il aura peut-être sa retraite de ministre, mais il n’aura plus la puissance d’antan, et il sera écrasé par d’autres.

Le problème de cette voie est lorsque la perspective de l’écrasement s’éloigne : autrement dit, lorsqu’il semble impossible pour le fort, malgré tous les retournements de fortune, de quitter le camp des vainqueurs. C’est en ce sens, que Simone Weil appelle au châtiment– rappeler que la roche tarpéienne est proche du Capitol, quoique l’on fasse, et quoique l’on en dise.  

Il peut y avoir obligation d’infliger du mal pour susciter cette soif afin de la combler. C’est en cela que consiste le châtiment. Ceux qui sont devenus étrangers au bien au point de chercher à répandre le mal autour d’eux ne peuvent être réintégrés dans le bien que par l’infliction du mal. Il faut leur en infliger jusqu’à ce que s’éveille au fond d’eux-mêmes la voix parfaitement innocente qui dit avec étonnement : « pourquoi me fait-on du mal ? ». Cette partie innocente de l’âme du criminel, il faut qu’elle reçoive de la nourriture, et qu’elle croisse, jusqu’à ce qu’elle se constitue elle-même au tribunal à l’intérieur de l’âme, pour juger les crimes passés, pour les condamner, et ensuite, avec le secours de la grâce, pour les pardonner.

Simone Weil, La personne et le sacré

Quelle forme doit prendre ce châtiment ? Voilà la question insoluble. Simone Weil refuse catégoriquement, et à raison, la justice punitive : ne fais jamais à l’autre ce que tu ne voudrais pas que l’on te fasse. Imposer à l’autre un châtiment, c’est le priver de sa liberté – c’est rentrer dans un rapport de force. Simone Weil parle de châtiment, parce que dans la religion catholique, c’est la force indiscutable de Dieu qui s’abat – le rapport de force est sorti de la société humaine par la religion.

Aujourd’hui, personne ne veut priver l’autre de sa liberté (je l’espère). Aussi parmi ceux qui subissent l’écrasement des plus forts, certains attendent le châtiment ultime, celui de la Terre. Et rien de plus légitime ! Mais n’est-ce pas vain ? Parce que deux incertitudes demeurent : est-ce que, et quand, l’effondrement aura bien lieu, mais surtout est-ce que les puissants ne s’en sortiraient pas (sur Mars, sur la Lune, que sais-je) ?

Aussi j’en viens à la seconde voie, que j’ai nommé utilitarisme, mais qui est en réalité celle du cœur. Utilitariste, parce qu’en s’inscrivant dans la logique utilisée plus haut, il s’agit de se forcer soi-même à ne pas écraser le plus faible, après avoir pris conscience de l’intérêt que l’on y trouve. Mais comment se convaincre de cela ? Je rajoute ici aux capacités physiques et mentales, les capacités du cœur. Il faut être capable de convoquer son coeur, pour agir contre ces intérêts immédiats, puisque la raison seule ne suffit pas, pas plus que l’intelligence. Les philosophes – souvent des hommes – ont nommé cette troisième force la volonté. C’est qu’écrit Rousseau : 

C’est ainsi qu’un pigeon mourrait de faim près d’un bassin rempli des meilleures viandes, et un chat sur des tas de fruits ou de grain, quoique l’un et l’autre pût très bien se nourrir de l’aliment qu’il dédaigne, s’il s’était avisé d’en essayer. c’est ainsi que les hommes dissolus se livrent à des excès qui leur causent la fièvre et la mort ; parce que l’esprit déprave les sens, et que la volonté parle encore, quand la nature se tait.

Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes

Mais qu’est-ce que la volonté, sinon le cœur blessé ? D’où vient-elle cette volonté ? C’est toujours cet instinct de vie, inexplicable, insoluble, le mystère qui persiste. L’opération du saint esprit. 

Pour réussir un concours, on dira il faut mettre de la volonté, il faut mettre du cœur. On dira que l’homme est un être de raison, de chair et de sang, mais c’est aussi un être de cœur. Le rapport de force n’existe qu’à cause de ce cœur – je tue mon voisin, parce qu’il a blessé mon cœur en tuant mon enfant ; je tue mon voisin, parce qu’il a blessé mon cœur en voulant s’approprier mes terres, qui sont l’extension de mon être. Le respect, c’est reconnaitre le cœur de l’homme. À celui qui est incapable par lui-même de le comprendre, il faut sans cesse lui rappeler – c’est le sens du châtiment, tel qu’il est décrit par Simone Weil : X apporte ses mathématiques, Y apporte ses compétences manuelles, Z conforte X lorsqu’il est fatigué de ne pas pouvoir se lever, il distrait Y lorsqu’il est fatigué de ne pas comprendre ses cours de maths. Z est utile, aussi bien à X, qu’à Y. Et à eux trois, ils forment l’homme complet. Aussi le réel homme complet est a priori davantage Barack ou Michelle Obama, qui produisent des films sur Netflix, qu’Edouard Philippe. Mais dans ce cas, est-ce que c’est aussi Trump, au passé glorieux de présentateur télé ? Est-ce qu’il n’apporte pas du réconfort, à ceux dont le cœur a été blessé ? Mais n’en blesse-t-il pas bien d’autres se faisant ? Est-ce que donc on peut arriver à un jeu à somme nulle, où je répare les cœurs, sans en griffer d’autres ? Finalement, qu’est-ce que réparer un cœur ? N’est-ce pas un peu renoncer à soi, pour l’autre, jusqu’à ce qu’on ne puisse plus ? Et alors, jusqu’où doit aller le renoncement ? Et sommes-nous même capables du renoncement ?

Alors Jésus dit à ses disciples: Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il se charge de sa croix, et qu’il me suive. Car celui qui voudra sauver sa vie la perdra, mais celui qui la perdra à cause de moi la trouvera…

Matthieu 16:24

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