Qui aime-t-on à travers l’argent ?

Portrait de Yanaelle

Yanaelle est une femme puissante – j’emprunte la formule à Léa Salamé. Elle n’a pas l’air sous ses airs tendres et innocents, sous son petit mètre que je devine soixante, sous sa manière presque excusée de se mouvoir. Mais il se dégage d’elle, malgré les discrètes poches sous les yeux, et les cheveux secs, une force tranquille, une assurance presque hautaine, sans être dédaigneuse. Mais si je dis puissante, c’est parce que comme Salamé, elle est politique, comme Salamé, Yanaelle est une femme engagée. 

Engagée résolument dans la vie, parce que du côté de ceux qui la saisissent, en extraient le jus et la boivent au goulot. Qui a dit qu’une femme ne savait pas vivre comme un homme ? Elle est ancienne enfant, ancienne étudiante, ancienne banquière – comme un homme, malgré ses petits yeux fuyants, elle a pris tout ce qui lui était laissé ou offert, elle n’a attendu ni la permission, ni la bénédiction. Comme un homme donc ?

Ou comme une femme plutôt, parce qu’engagée certes, mais féminine aussi – si tant est qu’avoir du cœur est l’apanage d’une femme. Elle en doute, moi aussi. Est-ce que c’est parce qu’elle est une femme, qu’elle trouve insupportable de voler le petit peuple, ou le grand peuple ? Est-ce que c’est parce qu’elle est une femme qu’elle trouve angoissante la perspective du lendemain qui brule en Amazonie, ou qui chauffe à Paris ? Est-ce que c’est parce qu’elle est une femme qu’elle décide d’arrêter l’argent pour l’argent, et de faire l’argent pour la vie ? 

Il y a quelque chose de curieux chez ceux qui aiment l’argent – c’est qu’ils oublient ce que c’est. Comme si l’argent, en lui-même, était aimable ; comme si l’argent, en lui-même, avait quelque chose à offrir. Yanaelle accumule l’argent avec le temps, et la fatigue aussi. Elle accumule cet argent, et il lui apporte tellement – de gloire, de reconnaissance, de moues victorieuses dans le miroir. De satisfaction peut-être, de fierté sûrement, d’amour même ?

Mais il ne suffit jamais – les attentes sont trop hautes, les vacances jamais assez longues, ou luxueuses, l’appartement jamais assez sophistiqué. Tout est propre et beau dans cet appartement – jusqu’aux chaises aux velours bleu où le chat fait ses griffes. Tout est beau, même la dame venant proposer du thé, du café ou de l’eau en attendant « Madame, elle arrive ». Il n’y en a jamais assez de cet argent, pour offrir à Papa les soins dont il a tant besoin pour atténuer les douleurs de la leucémie. Il n’y en a jamais assez de ce maudit argent, pour sauver Papa de ces griffes envahissantes de la maladie. Il n’y a jamais assez de ce triste argent, qui dégouline de fleurs mais ne pleure pas. 

Il n’y en a jamais assez, jusqu’au moment où il y en a trop – vois donc, les chômeurs, les handicapés, en un mot les pauvres, qui se déchirent pour tes centimes. La politique est sournoise. La mauvaise conscience est toujours tapie dans le cœur de celui qui a besoin d’aimer l’autre, ou qui s’est aimé suffisamment pour que son cœur aille déborder ailleurs cet amour envahissant. Yanaelle arrête la banque, arrête les pots-de-vin, les trahisons, les nuits blanches et les matins rouges. 

Il faut aider les autres, il faut porter l’amour hors de soi – Luc, le petit enfant, a peine sorti du ventre, est excuse pour l’absence au travail. Il est amour au dehors, mais même lui, ne peut pas contenir tout ce que Yanaelle a à offrir. Elle a réfléchi – c’est possible de tromper l’argent. Encore faut-il jouer à son jeu : pas de dédain donc, pas d’indifférence, mais de la ruse. Comme Penelope, elle est patiente, comme Ulysse, elle n’a pas peur. L’argent ne veut pas se faire oublier ? Yanaelle ne l’oublie pas. Elle ne peut pas vivre sans lui ? Elle va le discipliner. Ils vont trouver un terrain d’entente, ils vont trouver un compromis. Elle peut avoir un peu de lui, il peut donner un peu de lui, mais elle ne veut pas d’enfant toute seule : il doit faire un effort, se porter au dehors, lui aussi. 

L’argent aura une couleur : il sera le rose, de la fleur sociale, et le vert, de la terre, et non du vomi des hommes. Yanaelle va mieux, elle aime bien son argent comme ça – il est à elle, mais il est aux autres aussi. Il lui ressemble, enfin – comme tous les couples, lorsqu’ils marchent côte à côte, on ne sait pas s’ils sont frères et sœurs, ou s’ils sont amants, tellement enfin, ils se ressemblent. 

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