Sommes-nous faits pour la guerre ?

Alors qu’on était sur le balcon du palais de Schonbrunn avec ma sœur, au soleil et débarrassées des vieilles rancœurs par de chaudes et sincères larmes coulées en chemin, je me disais que tout espoir n’est pas perdu pour la paix.

Nos enfances ont été un peu difficiles, nos chemins n’ont cessé de diverger, tout a été mis en œuvre par la providence pour que la guerre règne entre elle et moi. Et pourtant, nous voilà à Vienne, venues en paix. Quel inconscient et judicieux choix, que celui de la ville de la paix de 1815 ! Mais cette paix a préfiguré aussi la guerre, et la révolte des peuples de 1848 – aussi, sommes nous en trêve avant la reprise de la guerre, ou la guerre est-elle la respiration de la paix ?

La violence de l’excès

Sur les marchés de Schonbrunn, nous nous imaginons l’impératrice Elizabeth – Sissi est toujours racontée comme une mélancolique inconsolable. Et pourtant …! Aujourd’hui Schonbrunn nous dévoile son immense parc, le dédale de ses couloirs en parquet laqué. Hier, Hofburg était une leçon de pouvoir, de lourdes colonnes blanches et d’infinis services de table. L’argent ne fait pas le bonheur, certes certes. Mais l’argent aide certes certes.

Je me révolte un peu : personne ne devrait avoir autant, tout ce faste, cette splendeur, c’est ce que j’imagine a étouffé le cœur vagabond de la mystique impératrice d’Autriche, quand François-Joseph au contraire se déclare « enfin riche » lorsqu’il hérite de son oncle Ferdinand Ier, qui abdique pour lui laisser le trône. Toute cette richesse n’a pas d’intérêt, et encore moins de sens – on ne l’aura que trop répété : la modération est bien meilleure assurance de bonheur.

Ma sœur n’est pas d’accord – quel problème avec l’abondance ? Le peuple qui vient applaudir et pleurer sous les fenêtres a besoin d’un idéal vers lequel lever les yeux, d’un exutoire à son besoin d’admiration. Toute cette richesse ramène à sa faible condition humaine. La mégère qui passe sous les fenêtres se réjouira qu’on lui crache au visage – ce crachat porte le seau de l’Eternel.

D’accord avec la figure du roi – mais est-ce qu’aujourd’hui la mégère à besoin d’un Carlos Ghosn qui lui crache son dédain à la figure, du haut de son yacht ? Et je poursuis dans la comparaison moderne : si nous ne sommes plus en guerre comme l’est en permanence l’Autriche des derniers Habsbourg, c’est simplement que nous avons évacué la violence extrême – la mort – de nos rapports sociaux. Mais la violence a-t-elle pour autant disparu ? Et surtout, est ce que le crachat n’a-t-il pas perdu son sacré qui le justifiait ?

« L’homme a besoin de guerre » me répond ma sœur, il ne peut se satisfaire de la paix, qui est ennuyante, fade et mortelle ; et pourtant, nous voilà preuves vivantes que si la guerre est pré-disposition, que si la guerre est prévue pour nous, la paix est au coin des rues de l’Europe.

L’homme est né pour vivre dans les convulsions de l’inquiétude ou dans la léthargie de l’ennui.

Candide, Voltaire

La guerre est relâchement ; la paix est un effort.

Peut-être sommes programmés pour la guerre – devons-nous pour autant y céder, et surtout la considérer comme une fatalité ? La philosophie politique la plus répandue est plutôt unanime – Hobbes, Locke décrivent des états de nature hostiles dans lesquels l’homme est mu par un instinct de conservation qui le rend violent, Rousseau s’éloigne rapidement du mythe du bon sauvage en accusant le premier propriétaire d’avoir dressé à jamais les hommes les uns contre les autres. Ils s’en sortent par l’établissement d’un contrat social, par lequel ils renoncent à un bout de liberté contre plus de sécurité ; Rawls a prolongé bien plus tard ce contrat à la justice du moins bien loti.

Pour vivre la paix, l’effort vient de toutes sortes d’inventions :

  • du divertissement cathartique pour les penseurs de l’antiquité (on pense aux épiques mais sanglants combats de gladiateurs, dans lesquels s’épuisent les pulsions mortifères de la plèbe romaine),
  • de l’éducation pour les hommes éclairés (l’Emile de Rousseau est un modèle du genre),
  • du droit pour les hommes modernes (on pensera aux propositions d’Alain Supiot d’encadrement de la technologie informatique).

Comment repenser aujourd’hui la paix ? Quelles sont les conditions de la paix perpétuelle, que Kant appelle de ses voeux en 1795 ?

Cette philosophie politique est celle d’hommes nés, élevés, mûris dans la pensée de la guerre. Qu’en est-il des femmes, et des penseurs des temps de paix ? Cynthia Fleury par exemple appelle à la politique de la compassion – pour quels applications politiques ? Dans les hôpitaux avec la philosophie, dans les mosquées avec Jacinda Ardern (la Première Ministre de la Nouvelle-Zélande), dans les écoles avec Malala au Pakistan. Céline Spector appelle quant à elle à revoir la philosophie politique non plus tant comme des rapports de domination et de logique, mais comme des faits du coeur : comment savoir si le désir de guerre est plus fort que le désir de paix pour la majorité des hommes et des femmes ? et surtout, comment faire usage et bon usage des apprentissages de la philosophie sur le terrain pratique ?

Avec ma sœur, assises dans la poussière aveuglante du soleil de février, nous avons fait une paix temporaire – peut-être nos cœurs, fatigués de ne battre que pour eux, contraints et forcés, se sont-ils surtout éveillés aux douleurs de l’autre ? Et alors, enfin, reconnus frères.

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