Allons-nous brûler nos ailes au soleil de l’intelligence ?

Conversation matinale avec ma sœur – je lui raconte que j’ai beaucoup lu sur l’intelligence artificielle ces derniers temps, et sur les découvertes de l’astrophysique. Je lui confesse qu’elles ont éveillé en moi des peurs secrètes, des craintes telles, que j’en venais à ne plus voir l’intérêt des avancées scientifiques, si elles nous menaient à la disparition de l’homme.

Je lui disais que je nous imaginais tels Icare – nous avons collé à nos corps pensants des immenses ailes qui démultiplient nos capacités d’homme complet. Nous les avons assemblées des trésors abandonnés par les cieux – chaque plume est une offrande que nous avons précieusement recueilli, conservé, soigné et noué a l’invisible fil de notre désir de voler. Une fois les plumes assemblées, nous avons fait fondre la cire de la terre et plaqué ces immenses palmes à nos omoplates. Montés à la plus haute tour du labyrinthe du savoir, nous nous en sommes jetés – quelle chance, le souffle du vent nous porte ! Dieu a voulu nous empêcher de l’approcher à Babel ; tant pis, nous nous jouerons de lui, et l’approcherons en usant de ses propres voies.

Toute la terre avait une seule langue et les mêmes mots. Après avoir quitté l’est, ils trouvèrent une plaine dans le pays de Shinear et s’y installèrent. Ils se dirent l’un à l’autre: «Allons! Faisons des briques et cuisons-les au feu!» La brique leur servit de pierre, et le bitume de ciment. Ils dirent encore: «Allons! Construisons-nous une ville et une tour dont le sommet touche le ciel et faisons-nous un nom afin de ne pas être dispersés sur toute la surface de la terre.» L’Eternel descendit pour voir la ville et la tour que construisaient les hommes, et il dit: «Les voici qui forment un seul peuple et ont tous une même langue, et voilà ce qu’ils ont entrepris! Maintenant, rien ne les retiendra de faire tout ce qu’ils ont projeté. Allons! Descendons et là brouillons leur langage afin qu’ils ne se comprennent plus mutuellement.» L’Eternel les dispersa loin de là sur toute la surface de la terre. Alors ils arrêtèrent de construire la ville.  C’est pourquoi on l’appela Babel: parce que c’est là que l’Eternel brouilla le langage de toute la terre et c’est de là qu’il les dispersa sur toute la surface de la terre. 

Génèse 11.1-9

Clarifions le propos. A Babel, le roi Nemrod a voulu s’affranchir de la colère divine qui menaçait d’ensevelir sous les eaux le peuple orgueilleux ; mécontent qu’on veuille l’égaler, le Dieu vengeur a divisé les hommes par la langue. Icare, averti des erreurs des anciens, se joue des ruses et des dons de Dieu – il plane littéralement sur le souffle du vent, à la chaleur du soleil. Icare, affranchi des peurs des anciens, ne craint pas d’égaler Dieu.

Comme Icare, nous nous jouons des éléments en nous propulsant loin du bleu de la Terre ; comme Icare, nous voulons voir de plus prêt le soleil aveuglant ; comme Icare, nous voulons percer son mystère. Je me souviens maintenant que c’était l’annonce de l’envoi de la sonde européenne Solar Orbiter, qui m’a dérouté. Cette sonde est le résultat d’une recherche scientifique justifiée – elle va dans le sens du progrès de la connaissance.

Pourquoi bruler au Soleil ?

Mais à flirter avec le soleil, ne risquons-nous pas de laisser la cire fondre sur notre dos ? Ce mélange de nature et de culture, ce don des cieux savamment usé par les hommes, ne risque-t-il pas de fondre sous le feu du mystère ? Autrement dit, le progrès de la connaissance ne nous mène-t-il pas inexorablement vers le désenchantement du monde, que Max Weber associe en 1917 à la sécularisation de la société ? Il y a une sorte de fatalisme à s’écraser au sol – nous avons beau savoir la cire délicate, la sentir se dissoudre entre nos omoplates, l’éclat du soleil est trop fort, trop beau. 

Ma sœur est d’accord ; il y a une fatalité au destin des hommes. Tout comme chacun de nous consume la vie pour mourir, l’homme consume la vie pour disparaître. Mais si la disparition est inévitable, si la mort n’est pas obstacle mais destination, devons-nous pour autant nous y précipiter ? Nous savons que nous allons mourir, et pourtant souvent, tous les jours, nous choisissons la vie plutôt que le suicide. Alors ne devrions nous pas plutôt souffler des vents contraires, quitte à désorienter et à faire perdre de l’altitude pour un temps à Icare, pour savourer un peu plus longtemps la chaleur du soleil ? 

Il nous faut concilier le besoin de comprendre, de percer le Mystère avec le besoin de vivre. Mais de là à freiner la recherche scientifique, ou les calculs de l’intelligence artificielle ? Qu’est ce qui pousse Icare à toujours pousser sa quête du savoir ? Son intelligence et son corps lui ont permis de voler, ils lui ont aussi fait sentir le poids de la gravité et la brûlure du feu : et pourtant, il vole plus haut. Pourquoi ? C’est son cœur qui est indiscipliné ; c’est son cœur qui est resté trop longtemps assoiffé dans le désert du labyrinthe des hommes ; c’est son coeur qui ne veut pas rester au sol.

Il faut peut-être alors plutôt aspirer à la sagesse de Dédale, père d’Icare, concepteur du labyrinthe et des ailes, qui, volant aux côtés de son fils, averti de la brûlure du Soleil, choisit d’en rester toujours légèrement hors de portée ; quitte à voler, autant ne pas se bruler les ailes. L’intelligence de Dédale est à la fois son malheur et son bonheur : elle l’a enfermé avec son fils dans un labyrinthe dont il ne peut sortir ; elle lui a permis d’inventer les moyens de sa fuite ; mais elle lui aura couté son fils et sa liberté. Lequel est alors réellement sage ? Dédale, refusant l’absolue connaissance, mais trahissant par là la pureté de son enseignement ; ou Icare, otage de son coeur mais fidèle aux lumières du soleil ?

En quoi consiste la sagesse ?

La sagesse consiste-t-elle à continuer à vivre, mais potentiellement seul et modérément, ou à consumer la vie avec passion ?

Nous avons plusieurs façons de la concevoir, y compris en philosophie. Elle est alternativement considérée comme la tempérance, la modération, la prudence ou comme la connaissance, la recherche de la vérité. Ces deux positions sont, on le voit au travers de l’exemple de Dédale et Icare, antinomiques : la tempérance appelle à une vie calme alors que la connaissance appelle à un scepticisme nécessairement trouble. C’est l’ataraxie d’une part, pour les stoïciens, mais aussi pour Schopenhauer et les sages orientaux – c’est une pratique quotidienne d’absence de douleur. Et c’est l’agitation d’autre part, pour les positivistes tels Auguste Comte, et les penseurs de la Raison, dans le prolongement desquels se situent les existentialistes : la sagesse est dans la quête de liberté, elle est progrès.

Parce que si Icare nous vient à l’esprit à l’evocation de la sonde solaire, c’est que nous sommes empreints d’une crainte de Dieu, d’une crainte de la vengeance divine – or qui dit que le Ciel n’est pas vide ?

Qu’est-ce que la sagesse aujourd’hui, et que sera-t-elle demain ? La douleur omniprésente plaide en faveur de l’apaisement ; mais la peur, elle aussi omniprésente, mène à la recherche d’absolus. L’un et l’autre sont contingents à notre croyance dans un sens cosmique, dans un soleil qui nous brûlerait les ailes. Et lorsque même la science en vient à rendre logique l’univers, cette croyance n’est-elle pas inévitable ? Ce qui cause discorde entre les hommes, et la souffrance des cœurs avides, n’est donc pas tant la question de la posture à adopter – celle d’Icare ou de Dédale – mais plutôt l’existence du Soleil. Et s’il n’existait pas ?

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