Qui piégeons-nous dans les prisons ?

Portrait de Samuel

Samuel est un garçon modèle : il est beau, il s’habille bien, il parle bien. Sa tête est à la fois bien faite, et bien pleine. Samuel a eu un passage à vide, ces derniers mois : le désir s’était émancipé, il l’avait quitté. Qu’est-ce qu’on fait quand on a plus de désir ? Soit on arrête tout, et on ne quitte pas son lit, le temps que les yeux ne se ré-ouvrent plus ; soit on cherche une toute petite étincelle, un début de désir.

Samuel a commencé par aller voir un psy – comme tous les jeunes cadres prometteurs en crise existentielle. Le psy était une psy, qui lui l’a laissé parler de la fin du désir, des routes toutes tracées, de la solitude infinie de l’enfant unique, et du garçon élevé par la mère. À mesure que les séances avançaient le désir disparaissait, de plus en plus, comme si vider ses angoisses asséchait son âme. La psy était là, face à lui, dans son fauteuil de cuir brun, à l’écouter, à détourner les yeux parfois quand, Samuel, impressionné, se mettait à jouer son Don Juan favori. Il a arrêté un moment d’y aller – un peu honteux toujours, de ne pas être suffisamment fort, de ne pas être suffisamment homme, pour passer seul la tempête.

Samuel s’est relevé un plus tard, pour aller dans les prisons cette fois – le seul désir qui lui restait face au vide. Il n’était encore retourné voir la psy, avec qui il parlait de ses rêves, et de l’eau qui parfois l’engloutissait, parfois le calmait. C’était la seule obligation qu’il s’était fixé, pour laquelle il s’était arrangé qu’on le rappelle à l’ordre : « Samuel, on compte sur toi pour demain – cours de français et d’orthographe à La Santé ». Qui piégeons-nous dans les prisons ? Les handicapés des mots ou les angoissés de liberté ?

Il disait très souvent : «  Tu vois, je ne sais pas ce que j’ai envie de faire. Je cherche un peu partout, je rencontre des gens, je vois du monde, je démarre des projets – souvent tout seul, et ça, c’est vrai que c’est pénible. Mais au fond, ça ne m’excite pas ; ça m’ennuie, voire ça me fait peur. Et dans ces moments là, je me dis : pourquoi ne pas rester dans les prisons ?». Qui piégeons-nous dans les prisons ? L’animal ou l’animal politique ?

Il a recommencé à aller voir la dame qu’il paie pour parler, mais il a parlé d’autres choses cette fois. Il lui a parlé de l’ennui, cet ennui mortel qui saisit la pensée et le corps comme le froid des glaces. Il lui a parlé de l’amour, cet éternel inconnu qui remplit ses nuits mais qui torture ses matins. Les journées autrefois longues, devenues courtes de plaisirs passagers : les cinés, les magazines, les cafés, les bières. Et si cette absence de désir était paresse depuis le début ? Et si, au fond, il aimait rêver, prier, dormir ? Mais Samuel n’aime pas la solitude de la paresse, et il veut quitter son lit : dans les prisons qu’il visite, il tue le temps avec les criminels et les bandits ; entre les quatre murs d’acier et les barbelés, il se sent protégé des affaires des hommes. Qui piégeons dans les prisons ? La noirceur de la paresse, ou l’excès de courage ?

Des criminels et des bandits ? Samuel en doute, au fond de son coeur : Noël avec sa mère achève de le rendre sceptique. Ils se disputent, comme toujours, mais cette fois quand il la regarde, il sent la vibration de la douleur face à la femme qu’il aime, et qui n’a de cesse de le décevoir ou de l’abandonner, en même temps qu’il sent la honte de son ingratitude, face à la femme qui est restée, quand le père est parti. Qui piégeons-nous dans les prisons ? Ceux qui ont trop blessé les hommes, ou ceux qui ont crié au monde son désespoir ?

Finalement, Samuel est retourné travailler. Il ne va plus dans les prisons, d’autres hommes y sont.

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