Préserver le rêve

Je lisais ce matin la page Wikipédia d’André Malraux, et je suis restée assez sidérée par la quantité de sa vie. C’est réellement ce qu’on appelle un homme accompli, au détail, peut-être, qu’il n’était pas en pleine santé. Il a voyagé, étudié, aimé, écrit, gouverné ; en quête permanente de la vérité, il était un mythomane invétéré. En fermant la page, je suis tombée sur l’autre page ouverte sur mon ordi : une interview de deux chercheurs en neurosciences de l’Inserm. Et sur le mot de performance : voilà donc ce dont il s’agit, de la performance.

Car Malraux était un homme performant, au sens propre : sa vie a été une performance, digne d’une pièce de théâtre. Comment espérer arriver à la cheville de tels hommes ? Au fond, performer c’est se dépasser, mais aussi se réaliser hors de soi. C’est ce que Nietzsche appelle la volonté de puissance : la tentation de devenir un sur-homme, d’aller au-delà de soi, de dépasser sa Condition Humaine et animale. C’est ce qu’en termes politiques on appelle le progrès – l’acheminement vers un « plus ».

Qu’est-ce que ce « plus » ? Comment l’imagine-t-on, comment le matérialise-t-on ? C’est l’essence du rêve : c’est ce qui n’est pas atteignable, si ce n’est lorsque la vie se calme et s’endort. Le rêve donc, voilà la fabrique du progrès, du dépassement, du sur-homme. Doit-on vivre son rêve, comme Léo dans Inception, ou abolir les frontières du réel, comme Néo dans Matrix ?

Malraux est un homme performant, et donc un mythomane : sa vie est faite de rêves.

En ce sens, marcher vers le progrès, c’est marcher vers l’accomplissement des rêves. Mais y’a t’il un sens à cela ? Qui voudrait cesser de rêver ? Mettons que l’on puisse cesser de dormir, pour faire « plus », voudrions-nous cesser en même temps de rêver, d’imaginer des vies qui ne sont pas ou plus les nôtres, voire qui ne le seront jamais ? Que faire de « plus » s’il n’y a plus de rêves à conquérir ? Aussi, certains rêves ne devraient-ils pas en rester ?

Ne faudrait-il alors plus que rêver ? Croire seulement, et ne rien faire ? Imaginer, espérer, et pleurer de la tristesse du réel. Ou bien plutôt maintenir cet équilibre fragile, celui du réveil – plein d’espoir, mais aussi plein d’incertitude ; plein de promesses, et plein d’impossibilités ; plein de sommeil et plein d’énergie. Vivre, pour continuer à rêver.

Mais lorsque les rêves deviennent cauchemars, que faire ? Veiller, et attendre qu’ils redeviennent beaux, ou dormir toujours, et affronter la peur et la douleur ? Comment se débarrasser des cauchemars, si l’on est obligé de dormir ? C’est dans la vie, peut-être plus que dans la nuit, que l’on s’affranchit des projections nocturnes – changer le réel, pour changer le rêve.

Le moment du réveil n’est plus dépassement de soi, mais mise au monde de soi pour Bergson – la sortie hors de soi, de ce que l’on est, et de ce à quoi on aspire. C’est une création permanente, un renouvellement qui n’a pas d’autres buts que l’exploration de la diversité de son être ; la ré-invention constante. Et peut-être arrive-t-on à cela ? Pas tant être plus que ce que l’on est, qu’être tout ce que l’on est. Comme dirait le De Gaulle qui a séduit Malraux : « Prenons-nous tels que nous sommes ! Prenons le siècle tel qu’il est ! », et remettons-nous à rêver.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :