A propos du communautarisme

On m’a beaucoup demandé ces derniers temps pourquoi la philosophie. J’ai répondu à chaque fois : « c’est parce que j’aime ça ». Et on m’a beaucoup répondu, à la Cyrano : « c’est un peu court, jeune (homme) ». Mais le débat qui va démarrer en France sur le communautarisme, et sur l’Islam, me donne ce matin une nouvelle raison, un nouveau motif d’amour provisoire. 

À l’islamisme communautaire, le Président de la République Emmanuel Macron entend opposer le républicanisme français. Si je comprends le geste politique et la logique, je ne parviens pas tout à fait à y adhérer. Ce qui, je suis sure, est un sentiment partagé par beaucoup. Parce qu’à vouloir combattre une communauté qu’il juge dangereuse, il impose une autre communauté – la République. Concrètement, il soigne le mal par le mal. À la communauté islamiste (et non musulmane), il oppose la communauté républicaine. Mais qu’est-ce que cette communauté républicaine ? À travers quoi s’incarne-t-elle, et a-t-elle une réalité non-excluante pour les musulmans ? 

Le président se réfère souvent au général de Gaulle, qui préfère la France aux français : la communauté républicaine de De Gaulle, c’est la France éternelle c’est-à-dire la France de 1789, la France universaliste, la France universelle. Mais cet universel a voulu, à travers le républicanisme, se contorsionner dans des valeurs, des symboles, des réalités par essence réductrices. Est-ce qu’il est possible d’être, en même temps, républicain et universaliste ?

Le républicanisme est intrinsèquement contradictoire parce que c’est un communautarisme se voulant universel

C’est la question que je me pose, et à laquelle j’avais pour l’instant répondu non : la philosophie, elle, à l’inverse de la république, est universaliste. Elle est quête du commun aux cœurs des hommes. Mais le principe de communauté est ambivalent : à la fois, comme chacun, je veux appartenir à une communauté et trouver ma place, et à la fois, comme chacun, je ne veux pas être réduite à une entité, une réalité partielle. Cette communauté peut être la nation (la France), mais aussi l’entreprise (Google, Facebook, Deliveroo, Uber), la profession (enseignant, journaliste, avocat, psychologue), et plus prosaïquement, la famille et ceux que j’aime. Donc je recherche une communauté mais je ne veux pas m’y arrêter : la République, pensée par Platon mais aussi par les révolutionnaires, est cette promesse, cette réconciliation. Elle promet une communauté, à laquelle peuvent adhérer en continu tous les hommes, et des valeurs, auxquels ils peuvent, au gré de leur adhésion, apporter variations, modifications et précisions.

La République, telle que je la vis, plutôt que telle que je la conçois, n’est pas le lieu de la communauté universelle : elle s’est réduite à la communauté française parce qu’elle oublié le principe de fraternité qui est son pivot. Parce que je ne peux aspirer à l’universel que si je vois en chacun mon propre visage. Je ne peux être véritablement républicain que si chacun est potentiellement mon frère.  

Le principe d’une communauté est antinomique avec le principe universel : la communauté universelle n’est pas une communauté, puisque le principe universel est de refuser l’exclusion. Il consiste à dire : « nous sommes tous, au fond, les mêmes ». L’enjeu devient alors de parvenir à refuser l’exclusion, mais pas la diversité. Ce n’est pas parce que nous sommes tous, au fond, les mêmes, que nous sommes tous les mêmes. Et c’est là qu’intervient la philosophie : elle cherche l’universel du cœur des hommes, et non de ce qu’ils deviennent ou de ce qu’ils sont. Elle cherche ce qui anime l’homme : les raisons de la peur de la mort, et les raisons de la difficulté de sa vie. De la diversité, elle cherche désespérément l’unité. Du constat irréfutable de la différence, elle cherche la concorde. D’où, en politique, un principe d’intégration, plutôt que d’assimilation.

Le républicanisme force à se poser la question philosophique : quelle est l’identité universelle et singulière de l’homme ?

La République arrête en partie cette recherche, ou en fixe le cadre : la liberté, l’égalité, la fraternité. Mais si le principe de fraternité est mis à mal, ce n’est pas que parce que, de plus en plus nombreux, nous sommes de plus en plus de facettes de l’humanité. C’est aussi : que nous avons arrêté de traiter tous les hommes en hommes (l’esclavagisme moderne : souhaiterons-nous à nos enfants d’être livreur Deliveroo un soir de neige en janvier ?), que nous nous sommes mis à penser l’homme augmenté (la technologie nous permettra-t-elle de calculer à l’infini ? ou de soulever avec un petit doigt un camion ?), que nous nous sommes mis à rêver du robot ou du martien, etc. Bref, nous ne savons plus qui sont nos frères, ce qui nous lie. Je voulais me dire humaniste, mais qu’est-ce que l’humanité aujourd’hui ?

L’humanité est plus que jamais incertaine : qu’est-ce que l’homme ? ou qu’est-ce qu’un homme ? et qu’est-ce qu’une femme ? qu’est-ce qui fonde, par exemple, entre un homme et une femme, leur différence ? si tous les hommes peuvent adhérer à la communauté universelle de la république, est-ce que toutes les femmes aussi ? Si le principe de fraternité ne me permet plus de trouver mes frères et soeurs, le principe de sororité non plus. Je ne veux pas adhérer à une communauté parce que je ne veux pas exclure, mais surtout je ne veux pas la guerre, ni des hommes, ni des femmes, ni des sexes.

La République arrive à ses limites politiques, parce qu’elle arrive à ses limites philosophiques : elle ne parvient plus à donner une définition de l’homme universel, elle n’a plus (ou peut-être n’a jamais eu) de figure, de symbole, ou de principe qui incarne l’humanité. Qu’est-ce qui me ferait adhérer à la République, si elle exclut mon frère, alors que l’Islam, mais aussi l’Évangile, me promet l’amour universel ? La philosophie n’a, a priori, pas de communauté, si ce n’est l’éternelle : c’est pour cela qu’elle est vaine, et désespérante, mais peut-être plus que jamais nécessaire ?

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