Comment vivre la perte de contrôle ?

La semaine passée a été chargée émotionnellement pour moi, et en discutant, je me suis dit que c’était probablement parce que cette semaine, à l’inverse de d’habitude, j’ai « lâché un peu le contrôle ». Concrètement, ça veut dire que j’ai laissé les autres venir à moi sans précaution, et je me suis laissée être moi-même, sans trop d’attention. Pour donner des exemples personnels, mais pas trop : je ne bois jamais, cette semaine, j’ai bu ; je ne parle jamais des années d’enfance, cette semaine, j’ai parlé ; je ne laisse jamais vagabonder mon esprit, cette semaine, il était partout et nulle part à la fois. 

La liberté politique, c’est l’absence de contrôle de la part de l’État

Or je trouve que l’époque est à la quête collective du contrôle, devant l’apparente anarchie qui est et qui guette. Politiquement, cette quête de contrôle se traduit par une recrudescence des gouvernements, ou des habitudes, autoritaires. C’est vrai dans tous les pays, à plus ou moins grande échelle : même le pays de la liberté, l’Angleterre, a décidé de reprendre l’apparent contrôle de son destin, qu’il avait laissé précautionneusement aux mains d’une Europe indécise. Or l’exemple de l’Angleterre est intéressant, en ce que précisément il incarne la liberté : parce qu’a priori, être totalement libre politiquement, c’est n’avoir aucune forme de contrôle de la part de l’État – c’est l’anarchie littéralement.

Je suis libre si je peux publier ce que je veux, si je peux penser ce que je veux, si je peux faire ce que je veux. L’État est l’incarnation de la frontière que représentent les autres : ma liberté commence là où s’arrête celle des autres, c’est-à-dire je délègue une partie de ma liberté à l’État qui s’assure que chacun a sa part de liberté. C’est une conception de l’État dans laquelle le contrat social qui lie entre eux les citoyens est formé par des individus libres et éclairés. C’est un État qui n’est pas imposé, mais consenti.

Plus l’État contrôle mes publications, mes pensées, mes actions, moins je suis libre. Pour l’Angleterre, c’est comme si l’extension de la liberté se traduisait par une extension de la perte de contrôle, qui devient à un certain point insupportable ou invivable. Comme si foncièrement, l’accroissement de la liberté, et donc la perte de contrôle allant avec, était anxiogène. 

 » Un homme, ça s’empêche » : faut-il contrôler ?

Cette idée selon laquelle plus l’État me contrôle, moins je suis libre n’est pas entièrement vraie. L’État doit a priori, par son contrôle, me donner les conditions de possibilité de ma liberté. En d’autres termes, par la loi, l’État me permet d’être libre en société. Tant que la loi de chacun, c’est-à-dire la morale individuelle et personnelle, n’est pas celle du respect de la vie de l’autre, l’État est nécessaire pour assurer la paix. Faire le choix de la liberté, c’est faire le choix de l’autre. Il n’y a pas de liberté sans les autres. Parce qu’il n’y a pas de liberté absolue : tant que nous vivons en communauté, nous choisissons l’autre avant la liberté.

De la même façon, pour vivre en société, je dois me contrôler : je ne peux pas faire ou dire n’importe quoi, au risque d’être mis ou mise à la marge.

Le libéralisme politique, tel qu’il est pensé et mis en place depuis le début du XVIIIe siècle, prévoit d’encadrer la liberté selon les limites fixées par les uns et les autres. Ce qui veut dire 1) que la liberté devient la règle de vie de chacun, c’est-à-dire la morale collective, et 2) que le contrôle de l’État sur la vie des individus s’amoindrit peu à peu.

Si la liberté devient la morale collective, alors chacun est appelé à repousser toujours un peu le contrôle qu’il exerce sur lui-même en raison d’injonctions extérieures qu’il n’estime pas justifiées. Par exemple, la religion musulmane demande au croyant 5 prières par jour : c’est un contrôle de soi, en ce que cela implique de séquencer sa vie quotidienne. La liberté consiste à remettre en question ce contrôle : est-ce que j’estime qu’il est nécessaire pour ma vie de m’imposer 5 prières par jour ? Cette remise en question du contrôle est déjà perte de contrôle, peu importe le choix final. Et c’est cette brêche, ce moment de la remise en question, qui donne le sentiment d’une perte de contrôle. Pourtant, que je décide de m’imposer 5 prières par jour, ou 0 prière par jour, je reprends le contrôle – et je suis toujours libre. Je suis devenu libre à partir du moment où ce en quoi j’adhère, et je crois, c’est par ma propre volonté. Le problème avec la liberté n’est donc pas tant la perte finale de contrôle, mais le moment de doute, l’incertitude.

C’est ce qui explique que fatalement une démocratie libérale soit instable : la liberté intrinsèquement est instable, elle est perte de contrôle permanente. En effet, le principe même de liberté est autant dans son aboutissement que dans son accomplissement. Autrement dit, je ne peux qu’aspirer à la liberté pure : comment se débarrasser de tous les déterminismes ? comment savoir lorsqu’un choix que je prends n’est pris que parce que je suis moi, et non parce que je suis la fille ou le fils d’un tel, ou parce que je suis ici ou là-bas. La liberté ne pouvant se vivre entièrement, elle est quête permanente, elle est construction et déconstruction permanente de toutes les croyances. Dès lors, lorsqu’elle régit une société, elle implique une remise en question permanente des acquis, se traduisant par de l’instabilité.

Au fond, pourquoi craint-on ce moment de la perte de contrôle ?

Le moment de perte de contrôle est pari sur l’avenir, il est incertitude. Si je perds le contrôle, j’accepte non seulement de me remettre en cause, mais j’accepte aussi de faire potentiellement le « mauvais » choix, et de me tromper. Qu’est ce que pourrait être ce mauvais choix ? Est ce qu’il peut y avoir, dans l’absolu une meilleure solution, entre 5 ou 0 prières par jour ? Pourquoi, pour certains, la prière sera-t-elle nécessaire à la vie alors que pour d’autres, elle sera une contrainte ?

Il y a donc d’une part, la capacité à se remettre en cause, et d’autre part, le risque de faire le mauvais choix. Pour ce qui est de la capacité à se remettre en cause, c’est l’instabilité. Qu’est-ce qui permet cette instabilité, luxe absolu ? Comment peut-on accepter d’être instable ? Quel risque, au fond, à l’être ?

C’est donc dans la notion de risque que réside la clé du contrôle : pour accepter la perte de contrôle, pour accepter la liberté, il faut être convaincu qu’il n’y a pas de risque dans l’avenir. Que le futur est heureux. Or cette vision de l’avenir dépend de multitudes de paramètres, au premier rang desquelles l’expérience. J’aurai tendance à croire que je serai heureuse demain si j’ai été heureuse hier. Si j’étais malheureuse hier, qu’est-ce qui pourrait me faire croire que demain je ne le serai plus ?

Au fond, si l’on se contrôle, c’est pour se préserver de l’incertitude douloureuse, c’est pour ménager sa sensibilité ou son cœur. Parce que ce besoin de contrôle, de maitrise, c’est un besoin de ne pas souffrir – si j’ouvre mon cœur, on peut le chérir comme on peut lui marcher dessus. Et si on lui a marché dessus par le passé, comment croire qu’on ne le fera pas demain ? Si j’accepte l’instabilité politique, qui vient avec la liberté, je prends le risque qu’un dictateur vienne écraser mon corps ou faire taire mon esprit.

Pour garder le contrôle, pour me préserver de toute douleur, je vais paradoxalement fermer mon coeur ; pour m’assurer de mes droits futurs, pour m’assurer de droits équivalents des miens pour mes enfants, je vais paradoxalement me priver de ma liberté.

Faire le choix de la liberté, c’est prendre le risque de la souffrance, ou de l’erreur. Or quand on a déjà trop souffert, est ce qu’on veut prendre le risque d’encore souffrir ? Quand on a déjà trop souffert, est-ce qu’on veut prendre le risque d’être libre ? Il faut d’abord reprendre le contrôle pour s’assurer de ne plus trop souffrir ; puis lorsque le cœur est guéri, lorsque la société va mieux, se remettre à lâcher prise. Ce qui explique que l’autoritarisme ne soit tolérable que s’il guérit les maux des hommes ; et que la liberté ne soit possible que lorsque la société est guérie.

Ce qui implique surtout que le besoin d’espoir est plus fort que jamais ; que l’avenir doit être pensé rose et non noir ; que les blessures passées doivent être guéries. Tout au moins si l’on ne veut pas tout contrôler, si l’on veut être libre.

La perte de contrôle est quête de liberté. Mais veut-on être libre ?

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