Le deuxième âge du paternalisme

 

Je suis allée faire un tour dans les locaux d’un grand cabinet de conseil américain la semaine dernière. J’avais rendez-vous à 12h30 devant l’entrée – à 12h31, Caroline me dit de la rejoindre derrière les portiques électroniques. Elle me montre le café/resto du rez-de-chaussée, et m’emmène plutôt au sous-sol – où il n’y a plus la lumière et la pluie du jour derrière les grandes baies vitrées qui ouvrent sur le jardin intérieur, mais où il y a le vrai restaurant des entreprises de l’immeuble. Elles sont 4-5 à se partager l’espace, réparties chacune sur un ou plusieurs étages de l’immeuble, au cœur du 8earrondissement de Paris – j’en laisse imaginer le coût et donc la rareté et l’élégance qui vont avec. Le restaurant de l’entreprise est assez grand et très impressionnant – Caroline m’explique qu’ils ont changé de fournisseur, et c’est ce qui justifie tout ce monde amassé. Un peu compliqué de trouver une place, parmi les hommes et les femmes en costume à moitié cool à moitié chic.

Caroline me raconte qu’elle peut venir au bureau le matin dès que son avion la ramenant du Texas s’est posé, et ne plus en sortir de la journée : à côté du restaurant, et derrière les baies vitrées ouvrant cette fois sur la lumière pas vraiment néon (mais plutôt lumière du jour, la sophistication – mais surtout la recherche d’efficience de salariés préservés des rayons désagréables et maintenus dans l’illusion de la réalité du dehors – à son comble), derrière les baies vitrées donc, les salles de sport, de repos, et si on était aux États-Unis, et chez Google, les buanderies, les crèches etc.

Bref, l’entreprise moderne à succès créée les conditions de possibilité d’une aliénation totale de ses travailleurs à leur lieu de travail, et partant, à leur travail en lui-même. On en convient facilement – mais la vie est comme ça, il n’y a pas de liberté pure : Caroline a raison, commencer à travailler, c’est commencer à s’aliéner. C’est ce qu’écrit Marx, qui revient à une pensée antique de l’oisiveté : le travailleur est, avant toute chose, un aliéné. Finalement, il ne peut trouver les moyens de sa liberté réelle, que par l’aliénation à lui-même : c’est-à-dire par le choix volontaire et éclairé de son renoncement à la liberté. C’est ce qu’offrent en théorie des entreprises telles que ce cabinet de conseil – on vient toujours travailler ici par choix, personne ne vous oblige madame. Oui, mais il faut bien bouffer : le travail est une nécessité vitale, quelle place pour le choix ?

Ce qu’il a y a de paradoxal avec ces entreprises totalisantes, ou totalitaires, c’est qu’elles signalent malgré tout un choix qui s’apparente à un renoncement à la liberté au motif d’un confort matériel (je gagne beaucoup d’argent pour partir en voyages, acheter des nouvelles voitures, des nouveaux bijoux, offrir des études à mes enfants etc.) qui peine à se convertir en un confort immatériel. Autrement dit, le travail qui est demandé a pour objectif et comme sens avant toute chose la maximisation du profit, au bénéfice des dirigeants. Et c’est là que le bât blesse – si les travailleurs se politisent, au sens où ils prennent conscience de l’intérêt général, et nourrissent un nouveau besoin d’oeuvrer pour une cause plus transcendante (c’est-à-dire qui dépassera l’horizon de leur mort), l’horizon lointain d’enrichissement de l’entreprise et de ses dirigeants ne suffit plus.

Pour les travailleurs alors, deux possibilités : trouver du sens hors du travail, en étant membre d’ONGs, d’associations etc. ce qui se complique à mesure que la carrière avance (le temps et l’énergie mentale demandés par l’entreprise s’accroissant, et symétriquement le temps et l’énergie mentale consacrés bénévolement diminuant), ou bien se réconforter à l’idée que l’on travaille pour Bill Gates, et donc potentiellement pour son fonds philanthropique (la Bill and Melinda Gates Foundation). L’employeur lui n’a pas vraiment intérêt à libérer le temps ou l’énergie de sa main d’œuvre ; il lui reste donc à faire montre de sa bonne foi, et de sa préoccupation pour le commun. On revient donc la à ce que l’on a déjà connu du paternalisme industriel du XIXe siècle : les grands patrons philanthropes, les travailleurs entièrement pris en charge par leur papa entrepreneur. Pourquoi pas.

Mais une autre voie, un peu plus inquiétante s’ouvre pour les chefs des entreprises de la réalité parallèle qu’est internet – celle de la vision totalisante et impériale. Des patrons tels que Jeff Bezos (Amazon) entendent refaçonner le monde selon leur propre vision – et si leur ouvrage est d’abord virtuel, il a des implications très concrètes sur la réalité. Prenon l’exemple de la vente en ligne de livres qui tue les librairies. Ce n’est pas un problème dans l’absolu – le problème est qu’à mesure que l’entreprise grandit et se diversifie, les activités disparaissant et se recréant dépendent essentiellement de la volonté d’un seul homme tout puissant. Le paternalisme du XXIe siècle n’est plus industriel mais tertiaire, et potentiellement totalitaire parce qu’encore concentrationnaire à l’extrême. Qui pour concurrencer Jeff Bezos ? Qui pour s’assurer qu’il ne soit pas le seul à pouvoir fournir les livres, donc le savoir, dès lors que les librairies ont disparu ?

Mais si finalement ça nous allait très bien comme ça ? Que Jeff Bezos décide du savoir mis à disposition, de la nourriture dans les assiettes ; que Mark Zuckerberg décide de l’information que mon portable me donne, des nouvelles de mes proches que Whatsapp ou Instagram censure ? Le principe de liberté est contradictoire avec celui de la concentration – si les barrières d’entrée au marché sont trop élevées, il n’y a pas de concurrence, et il y a un risque patent d’abus de pouvoir. Autrement dit, si Amazon ne peut être concurrencé, y compris par l’état, quelle garantie avons-nous qu’il n’impose pas des conditions qui nous privent de nos libertés ?

L’époque est au culte de la résistance – au XXe siècle, c’est à l’Etat que l’on résistait ; résistons aujourd’hui à l’impérialisme tertiarisé.

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