Coronavirus, une introduction à la contingence

Un texte de Tiphaine Raffay

En ce mois de mars, nos vies ralentissent petit à petit ; les projets se figent, les trajets s’arrêtent, les réunions s’annulent. Et partout cette présence lancinante et sourde de l’incertitude qui point à l’aube de chaque nouveau jour, et qui recouvre lentement d’ombre un futur hier pourtant si clair. Cette incertitude, que nos sociétés s’emploient pourtant à congédier de nos vies en mathématisant toutes leurs strates, s’impose brutalement à nous. Elle vient bouleverser les rendez-vous, les emplois du temps, les programmes qui attendaient sagement, chacun dans leur case, l’heure de leur réalisation. En réponse à cette crise, chacun entreprend consciencieusement de se claquemurer derrière son masque blanc, de s’éloigner encore plus de son voisin et d’accumuler méthodiquement des ressources alimentaires en vue du confinement ultime. Une épidémie suffit donc à plonger le pays dans une atmosphère de fin du monde. Bien étrange paradoxe que celui d’une humanité au bord de l’arrêt pour un virus, et qui continuait la veille de prospérer, en prenant garde de fermer bien les yeux, sur le dos d’une planète épuisée. La confrontation entre le temps immense de notre monde et l’instant de notre existence ne laisse à la première qu’une très faible chance de survie : le choix des hommes est sans appel. 

La crise sanitaire que nous traversons se double en réalité d’une crise d’ordre véritablement existentiel pour des êtres habités par l’obsession du pragmatisme vital.

L’affirmation fondatrice de Galilée, « La Nature est écrite en langage mathématique », est le premier jalon du mouvement de pensée dont l’ambition a été de rationaliser le monde pour qu’il nous soit plus facile à appréhender. Ainsi, « nous nous sommes arrangé un monde dans lequel nous pouvons vivre. » (Nietzsche, Le Gai savoir), un monde déjà confiné dans des catégories lisibles et rassurantes. Un monde gouverné par la science, capable de planifier toujours plus le déroulé de nos actions, de prévoir toujours plus leur contenu et de combattre toujours plus le hasard. Un monde gouverné par l’ordre du désir, le désir tout puissant d’un « je veux » souverain qui ne supporte pas qu’un obstacle interrompe sa satisfaction. Ce que dévoile en ce sens l’apparition imprévue du coronavirus, c’est bien le caractère de la rationalité comme préjugé sur le monde, et l’inscription aveugle de ce monde dans le projet de la rationalité. Car ce que l’on entend comme « monde » est a priori l’ensemble des phénomènes qui constituent notre existence, et qui s’y produisent spontanément ; le monde est fait, comme le disait Deleuze, de rencontres. L’existence consiste ainsi en une attitude d’ouverture et d’attention à ce qui se manifeste à nous, ce que nous rencontrons. C’est bien cela même qui fait la richesse d’une vie. Or, l’hyper-préparation qui caractérise aujourd’hui nos vies est le contraire même de cette attitude, car elle vise bien à nous présenter une semaine à l’avance l’ensemble de ce qui doit nous arriver, l’heure à laquelle cela doit nous arriver et le contenu de ce qui arrivera. C’était d’ailleurs tout le propos de M. Heidegger dans la conférence qu’il prononçait à Athènes en 1967, où il nous mettait en garde par cet avertissement solennel : « la science ne pense pas » ; elle cherche simplement à faire du monde un espace cybernétique où le désir de l’Homme peut façonner par la technique scientifique le cours de la vie. Il est en effet beaucoup plus simple à l’Homme de se laisser guider dans un monde mathématiquement planifié que de se mettre à penser dans une existence incertaine où l’erreur le guette. 

Le virus qui paralyse actuellement nos vies nous pousse en réalité à reconsidérer notre définition du terme même de vie.

Au regard de nos modes de vie actuels, la vie peut être définie comme une longue quête de consommation, où, dans un cercle infernal, l’objet de consommation suscite un désir qui engendre sa consommation et sa destruction, et, à n’importe quel prix, sa re-production. L’arrêt brutal du système productif et l’incertitude dans laquelle nous sommes plongés nous oblige d’un coup à réintroduire la contingence dans nos existences. A annuler ce que nous avions prévu, à modifier nos projets sans certitude de réussite, à réfléchir à ce qui compte vraiment dans l’immédiat. Car l’horizon de la maladie est non seulement la contingence, mais aussi la mort. La mort que notre désir de vie (est-ce réellement une vie ?) cherche à éloigner toujours plus de nous pour mieux la dissimuler à nos yeux. Contingence pure, le coronavirus nous rappelle avec Bergson qu’ « aucune des catégories de notre pensée, unité, multiplicité, causalité mécanique, finalité intelligente, ne s’applique exactement aux choses de la vie » (in L’Evolution créatrice). La valeur d’une existence ne se mesure-t-elle pas, plutôt qu’à son degré de planification, à sa force créatrice, à la durabilité de ses fruits, à sa capacité à considérer autrui, n’importe quel autrui, comme un semblable ? Hélas, « lorsque l’esprit des hommes est sous le joug, leur vie est engloutie par un abîme » (Sénèque, De Brevitate vitae).

Loin de nous pousser dans d’incertaines retraites, l’épidémie peut nous ouvrir les yeux sur ce joug, nous obliger à le cerner et à le connaître, et nous rendre capable de nous en libérer. La sortie de la caverne est douloureuse, l’éblouissement brûle les yeux. L’Homme étant une créature butée, il est permis de douter qu’une crise de moindre ampleur suffise à attaquer ses certitudes. 

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