Rapides critiques – Fatima Daas & Alice Zeniter

Difficile de se remettre à écrire, donc j’ai lu. J’ai lu deux livres de femmes, deux livres de rentrée, deux livres de faible hasard.

D’abord j’ai lu La petite dernière de Fatima Daas, qui raconte Fatima, qui est, au fil de l’écriture, des personnes, des situations, des émotions.

« Je suis Fatima Daas / Je suis algérienne / Je suis française / Je suis française d’origine algérienne » 

« Je suis Fatima Daas / Je suis cette banlieusarde qui observe le comportement des parisiens »

Puis qui raconte Fatima qui devient, plutôt qu’elle n’est :

« Je m’appelle Fatima Daas/ J’ai un faible pour la fragilité/ Un faible pour l’hypersensibilité »

Lentement, Fatima n’ « est » plus le nom qu’elle porte, mais elle s’ « appelle ». Pour reprendre Léonora Miano (Rouge Impératrice), ce n’est plus le nom qui la porte mais c’est elle qui porte le nom

Par incantations, Fatima Daas existe. La petite dernière est comme un très long poème, une version individualisée du Coran – à ceci près, qu’elle est un long dévoilement de l’être, d’une Fatima qui est d’abord tout l’héritage de sa peau, de sa couleur, de son nom, de sa religion, de son pays, de ses pays, de ses parents ; puis d’une Fatima qui s’appelle et se rappelle à elle-même, qui alors écrit sa propre histoire, et qui apprend à aimer « Je m’appelle Fatima, je regrette qu’on ne m’ait pas appris à aimer. », et à aimer les femmes, contre le sens de l’histoire imposée :

« Je m’appelle Fatima / Je porte le nom d’un personnage sacré en islam / Je porte un nom auquel je dois rendre honneur / Un nom que j’ai sali. »

Finalement, Fatima Daas incarne le combo de la complexité identitaire moderne – française, mais aussi algérienne ; femme, mais aussi lesbienne ; petite dernière, mais aussi première. Alors, si le propos est à la mode, c’est surtout le style qui est assez fracassant de sincérité – et c’est ce qui fait la justesse, la beauté, et la dignité de la mise à nu ; et ce qui donne de l’espoir pour la littérature à venir.

À l’inverse, dans Comme un empire dans un empire, Alice Zeniter fait plus du reportage et moins de la poésie ; elle est plus politique, et moins poétique. Elle fait réfléchir sur les enjeux de participation démocratique, de transparence d’internet, mais aussi de la prison, de l’amour des champs, et de la dissonance des corps. 

« Tu n’as jamais pensé, demanda Antoine, que tu t’intéresses peut être aux ordinateurs parce que tu peux ne pas avoir de corps sur Internet ? »

C’est un vrai roman contemporain, au sens de retranscription du réel, mais elle partage avec Fatima Daas le sentiment de la mise à côté de la vie, de la vie et de son observation, de la frontière trouble entre la vie et l’histoire que l’on en fait, pour créer de l’harmonie. 

Quel intérêt à/a la loi ?

Marseille.

Marseille et son eau noire des jours fériés. Marseille et ses chichas cachées sur la plage. Marseille et ses calanques travaillées. Marseille et son asphalte pigmenté des rayons d’or.

Je me faisais la réflexion, en admirant ce désordre harmonieux de la ville, que l’homme pouvait visiblement se passer d’écrire des lois – le soleil faisait rayonner la loi de l’humanité entre les êtres. Nul besoin de graver dans le marbre des prescriptions, puisque la foule indisciplinée se régule d’elle-même, comprend son intérêt d’elle-même, et chacun en agissant dans son meilleur intérêt agit dans le meilleur intérêt de tous. Encore faut-il connaître, comprendre et écouter son meilleur intérêt.

La chicha est interdite et pourtant je veux en fumer une – en fumant, peut être j’abime ma santé, mais ça ne concerne que moi. Mais la fumée qui s’échappe peut-être abime la santé de celui d’à côté, qui n’a rien demandé – est-ce que je m’en abstiens, au nom du peut être ?

Boire est interdit sur la plage, et pourtant j’ai envie d’un verre – en buvant, peut-être je risque de me noyer une fois à l’eau, mais ça ne concerne que moi. Est-ce que je ne bois pas ce verre, parce que le sauveteur risque de se noyer avec moi en venant me chercher ? Ou parce que finalement si je me noie, j’ajoute un peu plus au chagrin des hommes qui restent ? 

Comment savoir quel est mon meilleur intérêt, et comment je l’écoute ? Parlent en moi, et parfois sur un ton de discorde, les voix du cœur, du corps, et de la raison.

La loi a cette vertu de m’aider à le faire – ne mange pas trop gras, trop sucré, trop salé ; fumer est dangereux pour la santé ; 5 fruits et légumes par jour ; bougez, courez etc. La loi est ce vers quoi je reviens, lorsque je ne sais plus ce qui est bon pour moi – elle édicte une règle générale, qui fonctionne pour une majorité. Elle accepte d’être remise en question, elle accepte d’être modulée – peut-être 4 plutôt que 5 fruits et légumes, peut-être une cigarette par jour. Elle m’aide à vivre lorsque je ne sais plus, ou que je ne sais pas, comment. 

Marseille.

Marseille et sa dépose minute. Marseille et ses chauffeurs sans permis. Marseille et son bruit des klaxons énervés. Marseille et son accent amusé.

Deux files pour laisser filer ce qui filent ailleurs : une pour les taxis, une pour les autres. Mais il n’y a pas assez de place pour tous, et pas assez de temps pour tous – chacun décide de son intérêt avant celui des autres, chacun veut prolonger le moment des adieux, chacun veut profiter des quelques mètres ici pour repartir plus rapidement là-bas. Je sais en m’arrêtant maintenant que je bloque derrière moi les autres ; je sais en m’arrêtant maintenant que je pourrai faire quelques mètres de plus, prendre un ticket au parking, et accompagner ceux qui partent au quai de leur train. Pourtant je ne le fais pas ; je m’arrête, j’énerve ceux derrière, je culpabilise d’énerver ceux derrière, et je ne dis presque pas au revoir, pour repartir plus vite, seule et sans embouteillages. La loi m’évite de penser à tout ça : elle m’aide à vivre avec les autres, sans arrières-pensées. 

Marseille

Marseille m’a fait me rappeler de l’intérêt de la loi, de sa justesse parfois, de son absurdité d’autres fois. La loi est cette chose étrange et unique qui vient directement du cœur des hommes, et comme lui, elle n’est pas toujours bonne.

Rigide souvent, elle oublie ce qui la fonde – l’égalité devant le soleil, la liberté devant la mer, la fraternité sur les plages. Inconsciente parfois, elle punit par inadvertance ceux qui lui font confiance – et viennent grèves générales, et pleurs indignés. Éternelle, la loi cesse d’être mystérieuse lorsque qu’elle fait régner la paix sur la terre aux hommes qui l’aiment.

Quel espoir tirons-nous de la religion ?

J’écoutais la messe ce matin, ses chants familiers, et son faste mélancolique. J’écoutais la messe, et je me rappelais des bancs de l’école, des framboises les jours de fête, et des parquets cirés, glissant les jours de pluie. J’écoutais la messe, et une fois n’est pas coutume, en me demandant pourquoi, j’y ai trouvé une nouvelle réponse. 

Je me suis rendue compte que si je décidais de croire en Dieu, alors il fallait que je choisisse mon Dieu – celui des catholiques, des protestants, des musulmans, des juifs ou des orthodoxes. Si je décidais de croire en Dieu comme on l’entend en Occident, alors je devais pouvoir le définir, le matérialiser dans un être suprême – et qu’en fonction de cet être suprême, je règlerai ma conduite pour gagner mon paradis. 

Comme l’amour – je choisis un objet d’investissement de mon désir, qui n’en demeure pas moins un sujet sur lequel je vais régler mon identité. Je choisis quelqu’un qui deviendra mon Dieu, qui contribuera à structurer ma vie, qui sera mon éternel – les histoires de la religion et de quête de Dieu ne sont-elles pas des métaphores de la rencontre amoureuse ?

En revenant à Dieu, celui des hommes, qui ne meurt pas et ne vit pas ailleurs que dans le coeur, je me suis rendue compte que toutes les guerres, toutes les discussions, toutes les incompréhensions entre les religions étaient liées aux conceptions différentes que l’on pouvait avoir de Dieu, desquelles découlaient des règles qui, en structurant la vie des hommes en harmonie, paradoxalement contribuait à les diviser. Et ayant conscience de cela, malgré tout, il y avait toujours des hommes et des femmes pour plonger dans une religion, pour décréter une vérité universelle et pour combattre en son nom ceux qui croient dans un Dieu différent. Comme si nous devrions tous être amoureux de la même personne, qui serait, à elle-seule, l’incarnation de la vérité et de l’amour. Comme si le fait même d’être amoureux n’était pas déjà, en soi, la preuve de l’existence de l’amour.

Pourquoi ?

L’incompréhension du monde. Qu’elle découle de l’inculture, de la souffrance ou de l’angoisse, l’incompréhension du monde trouve un refuge brillant en Dieu et dans la religion : rien ne peut s’expliquer, parce qu’un être, dont les motivations nous sont inconnues, mais à qui l’on va vouloir plaire pour qu’il nous préserve, décide des chemins de nos vies. Tout ce qui ne trouve pas de réponse évidente trouve dans la religion une réponse rapide en quatre lettres. Tout ce qui exige l’effort du corps et de l’esprit peut être remplacé par les rites de la croyance.

L’espoir de la vie éternelle. Disons que nous comprenons le monde, ou que, du moins, nous soyons en chemin pour le comprendre – l’infinie profondeur du gouffre de la connaissance, de la beauté et de l’émerveillement fait craindre qu’il y ait trop à découvrir, à aimer, et à recommencer pour le peu de temps qu’il y a ou qu’il reste. Et si l’on est pas en capacité dans ce monde de vivre son expansion, de faire fleurir son être, si aujourd’hui on ne peut pas être glouton de la vie, alors il nous reste toujours comme espoir d’être, là-bas, au royaume des morts, ce que l’on n’a pu être ici. 

L’identité. Enfin, je ne sais plus comment occuper mes journées, je ne sais plus où trouver le beau, la vérité, la bonté – je crains de sentir en moi le diable qui mord et qui ronge. Je ne sais où placer mes curseurs – qui suis-je, face à l’infini du monde, à la petitesse de la vie, à la finitude de l’esprit ? Je ne peux être cette expansion, je ne peux être la réalité de mes désirs. Je suis alors catholique, à la messe le dimanche à 11h, à l’église les jours d’amour, de naissance, de mort, sur les routes d’Europe, le sac au dos, les jours de soleil. Je suis alors musulman, agenouillé sur mon tapis les matins, ivre de pain et de vin les soirs de jeûne, souriant aux bonheurs de la santé, le plus important. Je suis alors juif, éteint, aux couchers de soleil vendredi et samedi, persécuté, les jours de souffrance et de fatigue, croyant, les jours de bonne fortune. 

Mais si enfin l’on s’affranchit des trois, si l’on cherche à comprendre le monde en continuant de l’interroger, si l’on cherche à vivre éternellement en prenant chaque jour comme un recommencement, si l’on cherche à trouver son identité en créant ses propres règles, des règles « justes pour nous », y a-t-il toujours besoin de la religion et de Dieu ? De Dieu peut-être : après tout, qui peut s’avoir où vont les particules de l’âme, là où se cachent les rêves ? De la religion, c’est moins évident : la vie d’homme et de femme est, sans religion, une exigence et une responsabilité constante – artisans de nos propres vies, nous devenons libres de prendre les armes et de les rendre, ou de construire des immeubles touchant le ciel. 

X Æ A-12

Il y a quelques semaines, Elon Musk a eu un enfant, et il lui a donné un nom complètement improbable, X Æ A-12 – un mix entre du langage normal, du langage elfique, et du code référentiel. C’est une utilisation des symboles connus, pour en créer un autre. C’est comme le langage informatique, qui est la création à partir de langages connus d’un nouveau langage. L’avenir seul nous dira si la laideur des signaux, l’impossibilité de le prononcer ou d’autres raisons feront que son fils sera le seul à s’appeler ainsi, ou si d’autres suivront.

Cette expérimentation m’a fait penser à la fonction du langage dans notre vie, à sa capacité d’évolution, à son rôle. On peut considérer avec Piaget que c’est un biais de compréhension, de façonnement et de déformation du monde – un lieu somme toute d’expression de la créativité humaine. On peut considérer avec l’Ancien Testament que c’est un outil de division de l’humanité. On peut considérer aussi que c’est une possibilité d’ouverture, d’enrichissement, d’agrandissement – c’est une vraie richesse de connaitre d’autres alphabets, de parler d’autres langues, de comprendre des langues d’autres que les nôtres. Ma capacité d’apprentissage s’est arrêtée au russe, et à son alphabet cyrillique – en partie probablement parce que je ne l’ai pas beaucoup entendu, pas beaucoup vu, pas beaucoup rêvé. Mais je n’ai aucun doute sur l’enrichissement, même temporaire que ça a été – ça m’a permis de voyager, de connaitre une autre culture, de comprendre de nouvelles choses, de rencontrer d’autres personnes. Je n’ai peut-être pas réussi à le parler, mais dans l’essai même, j’y ai trouvé souvent du plaisir, parfois de la frustration, en tout cas toujours beaucoup de vie. 

Maintenant, mettons que je me mette à vouloir apprendre un autre langage, mais que je sois aussi soucieuse du temps que je vais passer à l’apprendre, et des possibilités que ça va m’ouvrir – j’ai à cœur de trouver le plus de plaisir et de satisfaction possible dans mon apprentissage et dans les finalités que je lui trouve. La langue italienne est belle par exemple, mais j’ai trop de paresse et pas assez d’intérêt pratique à l’apprendre – je préfère l’écouter chanter dans la bouche d’autres, et je pourrai comprendre ce qu’il s’est dit en parlant anglais ou français après. Je ne veux pas pour autant qu’elle disparaisse, ou qu’elle soit remplacée par l’anglais ou le français – aussi faut-il que je l’apprenne moi aussi pour être sure qu’elle sera toujours parlée ? Ou est-ce que je peux faire confiance au fait que les italiens et les italiennes continueront de parler italien à leurs enfants, et à leurs amis, qu’il y en aura toujours pour préférer continuer à parler italien, et qu’il y en aura toujours pour préférer apprendre le français, l’italien, l’espagnol, le chinois, le russe. 

Et parallèlement alors, est-ce que je peux désirer inventer une autre langue, et parler une autre langue – par exemple le code informatique, qui est une langue me permettant de créer de nouvelles fonctionnalités sur internet, me permettant d’étendre et de diffuser les connaissances plus rapidement, me permettant potentiellement de créer les outils facilitant mon apprentissage de l’italien dans le futur ? Il est de plus en plus facile d’apprendre l’italien grâce aux outils qui ont été inventés – il y a eu les CDroms qui permettent de répéter les mots d’abord, puis il y a une les applications qui font apprendre un mot par jour ensuite, et aujourd’hui il y a des méthodes combinées d’apprentissage associant les outils numériques et l’accompagnement pédagogique. 

Tout comme je suis sure qu’il n’y a à la fois aucun et tout intérêt à apprendre une nouvelle langue (les deux positions étant défendables, et n’étant qu’affaire de préférences personnelles), je suis sure que la diversité des langues parlées est éternelle, qu’elle est amenée à s’étendre, et que c’est dans la création d’autres et de nouvelles langues, mais surtout dans leur enrichissement que réside le progrès de l’être humain. 

Pourquoi ? L’enrichissement de la langue est susceptible d’effacer les jugements moraux associés à certains mots – dans le choix des mots, très souvent on préfère consciemment ou inconsciemment un mot à un autre soit parce qu’il a une sonorité désagréable, soit parce qu’on considère qu’il n’est pas beau, soit parce qu’il est péjoratif ou mélioratif. Aussi, l’enrichissement, et la progression du langage est peut-être susceptible d’effacer certains jugements moraux associés à certains mots, et partant d’améliorer dans son ensemble la beauté de la langue et les rapports sociaux. On peut toujours rêver.

Philosophie appliquée 1.0

Avertissement au lecteur : je n’ai pas grand chose de plus à dire que les autres au sujet du Covid, j’estime que tout a été dit, mais je n’aime ni la page blanche ni l’absence. Aussi j’en reviens aux fondamentaux – encore des mots, toujours des mots, les mêmes mots. Les mots/maux de la philosophie. Et surtout, comme toujours avec la philosophie, bien plus de de questions que de réponses.

Je me suis beaucoup interrogée sur le fameux « rien ne sera plus jamais comme avant » après cette crise. Je me suis demandée quels en seraient les grands principes, et j’en suis arrivée aux mêmes éternelles évidences :

Le travail, c’est la santé, mais il faudrait travailler moins pour gagner plus : la vie n’est pas ailleurs qu’au travail, mais elle n’est pas non plus contenue dans le travail. Il est donc temps de donner du travail à ceux qui n’en ont pas – à qui faut-il encore montrer les chiffres du chômage, les chiffres de la pauvreté, les chiffres de l’isolement ..? Et il est temps d’alléger ceux qui en ont trop, trop pour profiter réellement de l’existence, et des plaisirs faciles et à portée de leurs mains, plaisirs qui demandent un autre travail : les amours, les amis, la famille, la cuisine, le rire.

Du coup si le travail c’est la santé, il faut travailler bien pour gagner plus : à qui veut-on redistribuer la richesse produite ? aux compétents, aux expérimentés, aux reins-cassés ? ou aux débutants, aux assoiffés, aux pieds-nickelés ?

Tout ce que nous savons, c’est que nous ne savons rien, sauf peut-être que la discipline est maitresse de toutes les vertus : ne savons-nous pas que nous émettons, en trop grande quantité, les gaz qui nous intoxiquent et réchauffent notre air ? ne connaissons-nous pas des moyens faciles d’atténuer ces émissions ? ne nous manque-t-il pas seulement de la discipline du bon sens ?

Si la machine asservit un temps l’homme, ce ne peut être que pour le libérer du confinement de son existence, car science sans conscience n’est que ruine de l’âme : que ferions-nous sans Netflix pour nous divertir, sans Galica pour nous instruire, sans Zoom pour nous réunir, sans Facebook pour nous abrutir ? mais que ferions-nous aussi, si à trop vouloir partager les exploits de nos chats bravant des murailles de PQ, nous en perdions nos coordonnées bancaires, ou notre dignité intime ? ne savons-nous pas que nous sommes maitres de nos destins, et de nos outils ?

L’Union fait la force : ne voyons-nous pas que nous ne pouvons vivre sans les autres ? ne savons-nous pas que l’enfer, c’est les autres, peut-être lorsqu’ils nous toussent aux visages, mais rarement lorsqu’ils épongent nos larmes ou pansent nos blessures ? n’avons nous pas compris qu’il ne tient qu’à nous d’élargir nos frontières pour soigner et être soignés par nos frères ? à quel moment un respirateur polonais ou allemand ne remplit pas la même fonction qu’un respirateur français ou espagnol ?

Pour un avenir tendre, post-Covid

Nous voilà tous confinés : obligation de face à face, ou de corps à corps.

Heureux les athlètes, les sportifs, les cuisiniers, et les jardiniers, qui affrontent la déchéance du corps avec le courage de la lucidité.

La maladie m’avait déjà rappelée à mon corps il y a trois ans ; le Covid-19 me rappelle à son urgence, et à sa minuscule fragilité. Il est à espérer, que tous, nous en sommes là : à sentir le corps, puis à en connaitre ses limites.

Limites franchies, je le souhaite, par un peu plus de tendresse pour ces corps : tendresse sincère pour le présent, et ses impératifs de vie ; tendresse exigeante pour le futur, et ses espoirs d’éternité.

Nous voilà tous confinés : obligation de tête à tête, ou de têtes à têtes.

Heureux les guéris, les aimés, les aimants, qui prennent et comprennent le présent et l’avenir comme des fatalités de bonheur.

J’ai entendu à la radio, et j’ai lu dans les journaux, qu' »on » ne craignait pas tant, dans les banlieues, un non-respect des règles de confinement, mais une implosion des énergies, énergies de jeunes gonflés de leurs héritages. J’ai entendu, et j’ai lu aussi, que le nombre de signalisations à la gendarmerie des violences conjugales avait bondi de 30% en quelques jours : dans les huis clos familiaux, quels comptes se règlent ? quels insuffisances rendent fous de violence les maris ? quelles réalisations de soi et sur soi redonnent force et courage aux femmes ?

Peut-être le salut est-il dans la tendresse des mots réconfortants soufflés à soi, dans la tendresse des mots doux murmurés aux enfants en les bordant, dans la tendresse des mots inquiets envoyés aux grands-parents.

Nous voilà tous confinés : obligation d’être à être, ou d’êtres à êtres.

Heureux les amoureux, les familles, qui choisissent leur destin collectif en franchissant la barrière des bisous et des câlins.

J’ai lu que lorsqu’il naissait, un bébé avait besoin de contact physique, sans quoi il dépérissait ; adultes, sommes-nous différents ? pouvons-nous survivre en ne restant qu’à l’intérieur de nos peaux ? pouvons-nous respirer en n’entendant que le rythme de nos propres coeurs ? pouvons-nous voir en n’ayant que nos reflets à contempler ? Narcisse dépérit à ne regarder que lui ; Bethoveen devient sourd à ne jouer que de lui ; Siddharta devient Bouddha à ne plus étreindre ses frères humains.

C’est peut-être là que se niche la tendresse : dans l’harmonie née de la connexion des êtres. Et c’est peut-être ça qu’il faut espérer, la contamination passée.

Pour un avenir européen, post-Covid

Je n’ai pas su quoi écrire pendant un temps – apeurée par les airs de fin du monde, perturbée par les drames personnels qui se dénouent, angoissée des lendemains incertains. J’ai été assommée par le drame collectif qui se profilait, et par l’indolence collective qui y répondait ; puis je me suis trouvée moi-même indolente, et arrogante face aux dangers. J’ai toussé, craint la fièvre ; je me suis alternativement rassurée et inquiétée à la lecture et à l’écoute des informations.

Puis je me suis souvenue que j’étais en vie – que demain, cette vie recommencerait peut-être, et que si, par bonheur, il en était ainsi, il fallait être au rendez-vous des désirs et des rêves toujours à vivre.

Nous sommes a un moment charnière de notre histoire collective. 

Dans ces moments de crises majeures, qui bouleversent durablement la vie des hommes et des femmes, nous nous retrouvons toujours face au même dilemme : se planquer et attendre que ça passe, ou affronter la tempête et penser à demain. 

J’ai l’impression que pendant un temps, nous avons perdu la boussole du salut collectif. Que nous n’avons pas vu qu’aujourd’hui se planquer et abdiquer, c’était sortir pour rencontrer des amis à distance malgré le confinement ; c’était partir à la campagne malgré les restrictions de circulation ; c’était ne pas porter de gants ou de masques au supermarché ou dans son immeuble. Nous avons voulu nous planquer, attendre, attendre comme si la vie pouvait être suspendue, comme un match de football, et allait reprendre avec l’arrivée des beaux jours. Le planqué aujourd’hui, ne se planque pas chez lui. Il se cache face à lui-même, face à sa liberté et face à sa responsabilité. Le planqué croit qu’il pourra survivre planqué tout seul sans devenir fou.

Pour nous européens traumatisés, se planquer c’est fermer les yeux sur les drames d’hier, et refuser la construction des rêves de demain.

Pour nous européens insouciants, se planquer c’est croire que l’on va cesser la progression du virus, tout en continuant à ne pas se protéger suffisamment, à ne pas porter de masque, à ne pas stopper toutes nos sorties, à ne pas se tester massivement.

Pour nous européens gâtés, se planquer c’est croire que l’économie repartira comme si rien ne s’était passé, comme si l’état avait des capacités de financement et refinancement illimités, comme si la paix sociale dépendait seulement de l’armée. 

Comme si les entreprises pouvaient continuer à payer leurs salariés quand les caisses sont vides ; comme si l’état pouvait compenser toutes les pertes de revenus sans devoir sacrifier son indépendance ; comme si les muscles des militaires et des policiers n’étaient pas avant tout les ceux d’hommes rompus à la fatigue, à la peur et au doute.

Aux heures de crises, il n’est plus question de se planquer ; il est besoin d’affronter la tempête, et de penser à demain. Il est besoin d’agir. 

Agir aujourd’hui, c’est abolir l’inaction préventive. Agir, c’est choisir un futur souhaitable. Agir, c’est rendre ce futur réalisable. 

Ce futur doit être à l’image des plus beaux jours d’hier – les jours de santé, de prospérité, de bonheur. 

Agir aujourd’hui, c’est dans un premier temps, œuvrer avec vigueur à l’arrêt total du virus – qui ne dépend pas que de nous certes, mais contre lequel nous pouvons quelque chose. Entendons et diffusons le savoir : se faire tester, porter des masques, rester chez soi, laver nos habitats. 

Agir aujourd’hui, c’est dans un second temps, penser et préparer demain. D’abord en protégeant les travailleurs exposés en première ligne : les caissiers, les agents de sécurité, tous les commerces de première nécessité – en leur fournissant masques et sécurité de l’emploi ; en protégeant et en aidant demain ceux en deuxième ligne : tous les invisibles, tous les travailleurs indépendants, tous les travailleurs obligés, qui maintiennent la santé économique du pays, parce qu’inlassablement ils continuent parce qu’ils savent qu’il ne faut pas cesser d’avancer pour se nourrir, et nourrir les siens ; puis en rendant demain à ceux du front, aux médecins et aux personnels de santé, plus que des applaudissements, des heures de travail et de sueur – des revalorisations, des ouvertures de postes, des perspectives de carrière, de l’écoute et du soin avant tout.

Penser et préparer demain, c’est ensuite mettre ou remettre au travail tous les salariés d’entreprises dotés de moyens et de volonté – le télétravail pour ceux n’usant pas de leurs corps tout entier, la sécurité et la protection pour les plus exposés. Les grandes entreprises en ont largement les moyens, il faut leur insuffler la volonté. Leur survie et leur prospérité dépend de notre survie et de notre prospérité collective – il ne sera plus question pour elles d’aller vendre des yaourts en Inde ou de construire des ponts à Dallas, lorsque le virus sera partout, dans les corps comme dans les coeurs de ceux qui ont peur. 

Enfin, penser et préparer demain, c’est se montrer à la hauteur des enjeux européens. Notre avenir citoyen doit être étoilé de bleu, s’il veut être indépendant. 

L’État français ne peut tenir ses engagements et ne pourra tenir ses promesses que si l’Europe est à la hauteur. 

Français, nous devons rêver d’être un jour européen : de voyager aux confins des plaines toscanes de l’Italie sans craindre de n’être pas remboursé à l’hôpital public ; d’être embauché dans les pharmacies, les usines allemandes sans craindre la concurrence de l’ami roumain ou bulgare ; de construire autoroutes et ponts aux frontières franco-belges sans craindre l’épuisement de nos ressources naturelles. 

Européens, nous devons nous montrer solidaires dans l’adversité – si nous tenons à notre souveraineté collective, nous devons écouter les enseignements des voisins blessés, solliciter l’aide des voisins en meilleur santé, convaincre les voisins trop exposés. 

Il est temps de décider du futur que nous voulons, de choisir une bonne fois pour toute la vie, et d’agir sans crainte, mais avec résolution, pour une Europe recentrée, concertée et enfin soignée de ses maux. 

Coronavirus, une introduction à la contingence

Un texte de Tiphaine Raffay

En ce mois de mars, nos vies ralentissent petit à petit ; les projets se figent, les trajets s’arrêtent, les réunions s’annulent. Et partout cette présence lancinante et sourde de l’incertitude qui point à l’aube de chaque nouveau jour, et qui recouvre lentement d’ombre un futur hier pourtant si clair. Cette incertitude, que nos sociétés s’emploient pourtant à congédier de nos vies en mathématisant toutes leurs strates, s’impose brutalement à nous. Elle vient bouleverser les rendez-vous, les emplois du temps, les programmes qui attendaient sagement, chacun dans leur case, l’heure de leur réalisation. En réponse à cette crise, chacun entreprend consciencieusement de se claquemurer derrière son masque blanc, de s’éloigner encore plus de son voisin et d’accumuler méthodiquement des ressources alimentaires en vue du confinement ultime. Une épidémie suffit donc à plonger le pays dans une atmosphère de fin du monde. Bien étrange paradoxe que celui d’une humanité au bord de l’arrêt pour un virus, et qui continuait la veille de prospérer, en prenant garde de fermer bien les yeux, sur le dos d’une planète épuisée. La confrontation entre le temps immense de notre monde et l’instant de notre existence ne laisse à la première qu’une très faible chance de survie : le choix des hommes est sans appel. 

La crise sanitaire que nous traversons se double en réalité d’une crise d’ordre véritablement existentiel pour des êtres habités par l’obsession du pragmatisme vital.

L’affirmation fondatrice de Galilée, « La Nature est écrite en langage mathématique », est le premier jalon du mouvement de pensée dont l’ambition a été de rationaliser le monde pour qu’il nous soit plus facile à appréhender. Ainsi, « nous nous sommes arrangé un monde dans lequel nous pouvons vivre. » (Nietzsche, Le Gai savoir), un monde déjà confiné dans des catégories lisibles et rassurantes. Un monde gouverné par la science, capable de planifier toujours plus le déroulé de nos actions, de prévoir toujours plus leur contenu et de combattre toujours plus le hasard. Un monde gouverné par l’ordre du désir, le désir tout puissant d’un « je veux » souverain qui ne supporte pas qu’un obstacle interrompe sa satisfaction. Ce que dévoile en ce sens l’apparition imprévue du coronavirus, c’est bien le caractère de la rationalité comme préjugé sur le monde, et l’inscription aveugle de ce monde dans le projet de la rationalité. Car ce que l’on entend comme « monde » est a priori l’ensemble des phénomènes qui constituent notre existence, et qui s’y produisent spontanément ; le monde est fait, comme le disait Deleuze, de rencontres. L’existence consiste ainsi en une attitude d’ouverture et d’attention à ce qui se manifeste à nous, ce que nous rencontrons. C’est bien cela même qui fait la richesse d’une vie. Or, l’hyper-préparation qui caractérise aujourd’hui nos vies est le contraire même de cette attitude, car elle vise bien à nous présenter une semaine à l’avance l’ensemble de ce qui doit nous arriver, l’heure à laquelle cela doit nous arriver et le contenu de ce qui arrivera. C’était d’ailleurs tout le propos de M. Heidegger dans la conférence qu’il prononçait à Athènes en 1967, où il nous mettait en garde par cet avertissement solennel : « la science ne pense pas » ; elle cherche simplement à faire du monde un espace cybernétique où le désir de l’Homme peut façonner par la technique scientifique le cours de la vie. Il est en effet beaucoup plus simple à l’Homme de se laisser guider dans un monde mathématiquement planifié que de se mettre à penser dans une existence incertaine où l’erreur le guette. 

Le virus qui paralyse actuellement nos vies nous pousse en réalité à reconsidérer notre définition du terme même de vie.

Au regard de nos modes de vie actuels, la vie peut être définie comme une longue quête de consommation, où, dans un cercle infernal, l’objet de consommation suscite un désir qui engendre sa consommation et sa destruction, et, à n’importe quel prix, sa re-production. L’arrêt brutal du système productif et l’incertitude dans laquelle nous sommes plongés nous oblige d’un coup à réintroduire la contingence dans nos existences. A annuler ce que nous avions prévu, à modifier nos projets sans certitude de réussite, à réfléchir à ce qui compte vraiment dans l’immédiat. Car l’horizon de la maladie est non seulement la contingence, mais aussi la mort. La mort que notre désir de vie (est-ce réellement une vie ?) cherche à éloigner toujours plus de nous pour mieux la dissimuler à nos yeux. Contingence pure, le coronavirus nous rappelle avec Bergson qu’ « aucune des catégories de notre pensée, unité, multiplicité, causalité mécanique, finalité intelligente, ne s’applique exactement aux choses de la vie » (in L’Evolution créatrice). La valeur d’une existence ne se mesure-t-elle pas, plutôt qu’à son degré de planification, à sa force créatrice, à la durabilité de ses fruits, à sa capacité à considérer autrui, n’importe quel autrui, comme un semblable ? Hélas, « lorsque l’esprit des hommes est sous le joug, leur vie est engloutie par un abîme » (Sénèque, De Brevitate vitae).

Loin de nous pousser dans d’incertaines retraites, l’épidémie peut nous ouvrir les yeux sur ce joug, nous obliger à le cerner et à le connaître, et nous rendre capable de nous en libérer. La sortie de la caverne est douloureuse, l’éblouissement brûle les yeux. L’Homme étant une créature butée, il est permis de douter qu’une crise de moindre ampleur suffise à attaquer ses certitudes. 

N’ayons pas peur

Que faire ?

Voilà une question que je me pose très souvent, et qui très souvent, me paralyse. Que faire, face à l’effondrement à venir, face aux pandémies à venir, face à la connaissance absolue à venir ?

Que faire, face au triste goût des lendemains qui se ressemblent ? Face aux mornes perspectives de reproduction, et de préservation ?

Et tout cela, toute cette incertitude, tout cela mène à la peur, fille lunaire de l’ennui.

Or ce que nous faisons spontanément, face à la peur, c’est d’abord l’éviter. On l’évite en l’ignorant, ou pire, en la refoulant – loin de moi, ce climat qui se réchauffe ; loin de moi, ce savoir qui s’épuise ; loin de moi, cette énergie qui me déborde. Nous en venons à vouloir anéantir ce qui réveille nos peurs : la Terre, le Savoir, le Désir. Et de cet anéantissement ne nait rien d’autre que la confrontation, et la guerre – nous précipitons notre réveil à la réalité en cherchant à la détruire.

Ou bien plutôt qu’anéantir la peur, nous cherchons à l’apprivoiser : la rationaliser, la contenir, pour mieux la laisser nous déborder, et l’expulser sur les autres. Quitte à les écraser au passage, quitte à trouver des boucs-émissaires à nos souffrances.

Sauf que voilà, la peur est là, et si elle est là, et que nous voulons vivre, nous devons l’affronter et la surmonter. Il ne sert à rien de fermer les yeux sur le réchauffement climatique, sur les inégalités et les blocages sociaux, sur l’absence de perspectives d’avenir.

Parce que si chacun de nous a les mêmes peurs, tous, collectivement, nous allons nous rappeler à nos peurs.

Que faire alors ?

Il nous faut avant tout recommencer à avoir confiance. Et le début de la confiance, c’est l’acceptation de nos failles et de nos échecs, qui ne disent pas à eux seuls qui nous sommes, mais qui participent de notre construction d’être. Nous n’avons pas su préserver le climat, peut-être, mais nous avons maintenu la paix ; nous n’avons pas su permettre à chacun de se réaliser, peut-être, mais nous avons cherché à nous réaliser collectivement ; nous n’avons pas su rêver du beau, peut-être, mais nous avons déjà expulsé le laid des cauchemars.

Il ne tient qu’à nous d’inventer les lendemains de santé et de paix, après la maladie et la guerre ; il n’y plus qu’à se mettre à travailler.

Le deuxième âge du paternalisme

 

Je suis allée faire un tour dans les locaux d’un grand cabinet de conseil américain la semaine dernière. J’avais rendez-vous à 12h30 devant l’entrée – à 12h31, Caroline me dit de la rejoindre derrière les portiques électroniques. Elle me montre le café/resto du rez-de-chaussée, et m’emmène plutôt au sous-sol – où il n’y a plus la lumière et la pluie du jour derrière les grandes baies vitrées qui ouvrent sur le jardin intérieur, mais où il y a le vrai restaurant des entreprises de l’immeuble. Elles sont 4-5 à se partager l’espace, réparties chacune sur un ou plusieurs étages de l’immeuble, au cœur du 8earrondissement de Paris – j’en laisse imaginer le coût et donc la rareté et l’élégance qui vont avec. Le restaurant de l’entreprise est assez grand et très impressionnant – Caroline m’explique qu’ils ont changé de fournisseur, et c’est ce qui justifie tout ce monde amassé. Un peu compliqué de trouver une place, parmi les hommes et les femmes en costume à moitié cool à moitié chic.

Caroline me raconte qu’elle peut venir au bureau le matin dès que son avion la ramenant du Texas s’est posé, et ne plus en sortir de la journée : à côté du restaurant, et derrière les baies vitrées ouvrant cette fois sur la lumière pas vraiment néon (mais plutôt lumière du jour, la sophistication – mais surtout la recherche d’efficience de salariés préservés des rayons désagréables et maintenus dans l’illusion de la réalité du dehors – à son comble), derrière les baies vitrées donc, les salles de sport, de repos, et si on était aux États-Unis, et chez Google, les buanderies, les crèches etc.

Bref, l’entreprise moderne à succès créée les conditions de possibilité d’une aliénation totale de ses travailleurs à leur lieu de travail, et partant, à leur travail en lui-même. On en convient facilement – mais la vie est comme ça, il n’y a pas de liberté pure : Caroline a raison, commencer à travailler, c’est commencer à s’aliéner. C’est ce qu’écrit Marx, qui revient à une pensée antique de l’oisiveté : le travailleur est, avant toute chose, un aliéné. Finalement, il ne peut trouver les moyens de sa liberté réelle, que par l’aliénation à lui-même : c’est-à-dire par le choix volontaire et éclairé de son renoncement à la liberté. C’est ce qu’offrent en théorie des entreprises telles que ce cabinet de conseil – on vient toujours travailler ici par choix, personne ne vous oblige madame. Oui, mais il faut bien bouffer : le travail est une nécessité vitale, quelle place pour le choix ?

Ce qu’il a y a de paradoxal avec ces entreprises totalisantes, ou totalitaires, c’est qu’elles signalent malgré tout un choix qui s’apparente à un renoncement à la liberté au motif d’un confort matériel (je gagne beaucoup d’argent pour partir en voyages, acheter des nouvelles voitures, des nouveaux bijoux, offrir des études à mes enfants etc.) qui peine à se convertir en un confort immatériel. Autrement dit, le travail qui est demandé a pour objectif et comme sens avant toute chose la maximisation du profit, au bénéfice des dirigeants. Et c’est là que le bât blesse – si les travailleurs se politisent, au sens où ils prennent conscience de l’intérêt général, et nourrissent un nouveau besoin d’oeuvrer pour une cause plus transcendante (c’est-à-dire qui dépassera l’horizon de leur mort), l’horizon lointain d’enrichissement de l’entreprise et de ses dirigeants ne suffit plus.

Pour les travailleurs alors, deux possibilités : trouver du sens hors du travail, en étant membre d’ONGs, d’associations etc. ce qui se complique à mesure que la carrière avance (le temps et l’énergie mentale demandés par l’entreprise s’accroissant, et symétriquement le temps et l’énergie mentale consacrés bénévolement diminuant), ou bien se réconforter à l’idée que l’on travaille pour Bill Gates, et donc potentiellement pour son fonds philanthropique (la Bill and Melinda Gates Foundation). L’employeur lui n’a pas vraiment intérêt à libérer le temps ou l’énergie de sa main d’œuvre ; il lui reste donc à faire montre de sa bonne foi, et de sa préoccupation pour le commun. On revient donc la à ce que l’on a déjà connu du paternalisme industriel du XIXe siècle : les grands patrons philanthropes, les travailleurs entièrement pris en charge par leur papa entrepreneur. Pourquoi pas.

Mais une autre voie, un peu plus inquiétante s’ouvre pour les chefs des entreprises de la réalité parallèle qu’est internet – celle de la vision totalisante et impériale. Des patrons tels que Jeff Bezos (Amazon) entendent refaçonner le monde selon leur propre vision – et si leur ouvrage est d’abord virtuel, il a des implications très concrètes sur la réalité. Prenon l’exemple de la vente en ligne de livres qui tue les librairies. Ce n’est pas un problème dans l’absolu – le problème est qu’à mesure que l’entreprise grandit et se diversifie, les activités disparaissant et se recréant dépendent essentiellement de la volonté d’un seul homme tout puissant. Le paternalisme du XXIe siècle n’est plus industriel mais tertiaire, et potentiellement totalitaire parce qu’encore concentrationnaire à l’extrême. Qui pour concurrencer Jeff Bezos ? Qui pour s’assurer qu’il ne soit pas le seul à pouvoir fournir les livres, donc le savoir, dès lors que les librairies ont disparu ?

Mais si finalement ça nous allait très bien comme ça ? Que Jeff Bezos décide du savoir mis à disposition, de la nourriture dans les assiettes ; que Mark Zuckerberg décide de l’information que mon portable me donne, des nouvelles de mes proches que Whatsapp ou Instagram censure ? Le principe de liberté est contradictoire avec celui de la concentration – si les barrières d’entrée au marché sont trop élevées, il n’y a pas de concurrence, et il y a un risque patent d’abus de pouvoir. Autrement dit, si Amazon ne peut être concurrencé, y compris par l’état, quelle garantie avons-nous qu’il n’impose pas des conditions qui nous privent de nos libertés ?

L’époque est au culte de la résistance – au XXe siècle, c’est à l’Etat que l’on résistait ; résistons aujourd’hui à l’impérialisme tertiarisé.